"; ?> Le saint de Toulouse, le Père Marie-Antoine, capucin

L’HISTOIRE D’AMOUR
DE TOULOUSE ET DU PERE MARIE-ANTOINE (23 12 1825 ; 08 02 1907)

Jacqueline Baylé


Le bon peuple toulousain l’avait canonisé de son vivant. Pour lui, c’était « le Saint de Toulouse ».

Léon Clergue était né à Lavaur (Tarn) le 23 décembre 1825, mais il vécut à Toulouse la presque totalité de sa vie… quand il n’était pas en mission de par les routes de France. Il mourut à l’âge de 82 ans, le 8 février 1907, enveloppé de l’auréole des saints.

Ordonné prêtre, vicaire à Saint-Gaudens, c'est là que sa vocation franciscaine se manifestera. A Toulouse, il eut mission de rétablir le vieux couvent des Frères Mineurs capucins. C’est ainsi qu’en 1857 fut construit le couvent de la Côte-Pavée où il mourut et où repose son corps.

Tout de suite le couvent et son moine furent populaires. Le père Marie-Antoine avait conquis la ville et surtout les pauvres et les enfants par ses « excentricités », du goût de la population qui a toujours aimé l’audace et la jovialité. Ses faits et gestes, transcendés par sa charité, sont devenus légendaires.

A Jean Jaurès, qui est du Tarn comme lui, il écrivit…

« J’ai eu deux passions dans ma vie, et il me semble qu’au fond ce sont aussi les vôtres, et que, par conséquent, nos âmes sont faites pour se comprendre et se rencontrer :
l’amour passionné de la vérité et l’amour passionné du peuple
»…

André Millet
Glanes et souvenirs (Editions Eché 1982)

plan du site


Léon Clergue rentre à Toulouse après 7 ans d’absence, le temps d’avoir été vicaire à Saint-Gaudens, d’entendre l’appel franciscain et de faire son noviciat à Marseille, d’y perdre sa soutane et son nom pour devenir le Père Marie-Antoine, et d’être envoyé avec un frère, sans un sou en poche, fonder un couvent capucin dans sa ville (Toulouse), à la demande de l’archevêque qui, comme tout le monde, n’ignorait rien des souvenirs laissés par les Capucins à Toulouse avant d’être chassés par la Révolution.

Il n’a pas 32 ans et, en quelques mois, s’est rendu populaire à Marseille auprès des marchandes des halles ou des ouvriers des ateliers navals de la Ciotat. Avec lui, n’importe qui a l’impression d’être quelqu’un, un regard de tendresse, ou peut-être le sourire… Un sourire si joyeux, si assuré –de quoi, mon Dieu ?- qu’on se laisse immanquablement entraîner vers ce Jésus qu’il aime, et qu’on aime, de confiance, avec lui.

A la fin de sa vie, il en aura tellement porté, sur ses épaules, sur son coeur, dans ses mains larges de géant à longue barbe, bure usée, crucifix planté à la taille dans la corde, il en a tellement porté, des souffrances des autres, des malheurs des autres, qu’il en sera tout voûté, une épaule plus basse que l’autre.

Mais quand il arrive à Toulouse en 1857, le monde est à lui, parce que le monde est à Dieu et que Dieu a fait de lui un missionnaire, moine, moine jusqu’à la moelle.


Le Bethléem de sa première messe de Noël au bord du Canal du Midi

Il quêtera, le Père Marie-Antoine, tous les après-midi, auprès des familles pieuses de la ville qu’on lui indique, et financera à lui seul la chapelle et deux ailes du couvent.

Auprès des enfants il fait sensation, avec sa barbe et ses pieds nus dans ses sandales par tous les temps. Ceux-ci le guettent à la sortie du couvent, au 33 avenue Jean-Rieux, et l’accompagnent jusqu’à la place du Puy : Il a toujours des poignées de bonbons et des médailles dans ses grandes poches ou une caresse sur la joue, et à la bouche un mot à leur portée, une histoire à raconter, une histoire de fée qui s’appelle Marie, et qui est si belle... Une histoire de fée, quoi !

Le couvent n’était pas construit, il arrivait à peine à Toulouse, le temps de trouver le terrain de la Côte Pavée qu’un généreux et fortuné évêque très âgé offrait aux Capucins, qu’il transformait en quelques jours un entrepôt sur les quais, non loin du pont Montaudran, appartenant à la Compagnie du canal du Midi qui la lui loue à titre gracieux, en église de quartier, un quartier alors populaire d’ouvriers, et de petits jardins pour « mettre du beurre dans les épinards ».

Il nous faut bien une église pour le peuple qui en est privé !

Il s’agit d’un ancien magasin de bouteilles en gros, quatre murs et un toit. Les femmes du voisinage ont tôt fait d’accourir, compatissantes et curieuses. Mais, mon Père, comment pourrez-vous installer une chapelle ici ? Il n’y a que de la poussière et des toiles d’araignée. Vous avez bien, mes filles, des balais et des têtes de loup ? Et où mettrez-vous l’autel ? Ici, adossé au mur du fond. Et la chaire ? J’ai la mienne, je l’apporterai. Je reviens dans deux jours et, si je trouve tout propre, je dirai la messe de minuit. Il faut que tout le quartier soit là pour la messe de Noël.

Il surveille les travaux, gourmande ses sacristines d’occasion, décore de bric et de broc, place l’autel. Et déniche la chaire dans une ferme voisine, le sémalou de son enfance quand le petit "Léon pape", comme on l’appelait, faisait ses sermons au Plô, un tonnelet renversé qu’on habille. Il le met tout près de l’autel afin que les degrés des estrades sur lesquelles on l’a dressé, lui permettent de grimper en chaire.

La messe de minuit peut se dérouler dans ce Bethléem capucin. Le P. Marie-Antoine, superbe dans la fougue de ses 32 printemps, utilise, pour parler des humiliations du Sauveur devenu pauvre pour nous, chacun des aspects, pittoresques dans sa bouche, de ce pauvre lieu sans charmes. Et pourtant le charme agit, dans la plus grande piété, sur ces gens accourus, divers, de tous les mondes. La police impériale aussi, on ne sait pourquoi, bienveillante mais très présente. Des jeunes gens profitent de l’encombrement aux portes pour faire un peu de bruit, on en arrête deux, que le Père fera remettre en liberté le lendemain.

Puisque c’est ainsi, il va l’organiser lui-même, sa police. Un seul homme, un véritable hercule sera son suisse, son bedeau. Il l’a dégoté - par quel hasard ! - aux Beaux-Arts où il est modèle, mais aussi lutteur sur les champs de foire, braconnier le reste du temps, redouté des gendarmes car ses audaces l’ont toujours tiré d’affaire. Auguste, avec le Père, est un agneau, ou plutôt un molosse, caressant pour son maître, terrible s’il avait eu à le défendre. Quand il a dépensé, en quelques jours, les vingt francs qu’il gagne, il revient, honteux mais très confiant, auprès du Père. Il y retrouve toujours une bonne soupe, une inépuisable indulgence et quelques piécettes supplémentaires.

D’ailleurs, dès le premier jour, la maison des Capucins est et sera le refuge des pécheurs, des vagabonds, des gens sans toit. Le P. Marie-Antoine n’en décourage aucun : matin et soir, c’est la procession des faméliques, comme on dit dans le quartier, pour une bonne soupe, consistante et épaisse, et ce plus –respect, amour, bonté…- qui n’appartient qu’au Père Antoine.

Sa première conversion à Toulouse

Ses quêtes, presque tous les jours miraculeuses ; sont en même temps l’occasion d’entrer dans les familles et d’y soulager bien des peines. Parfois d’opérer des conversions, et chacun connaît l’histoire de sa première conversion à son arrivée à Toulouse. Sur une liste de paroissiens de Saint-Sernin, un nom l’intrigue, le marquis de Lordat-Cheval, Cheval, une annotation pour le distinguer, apprendra-t-il, de ses frères, car il ne paraît que botté et éperonné. Il occupe une vaste demeure sur le boulevard. Le Père sonne, une vieille servante se présente. Est-ce ici que demeure Monsieur de Lordat? Oui. Un oui très sec. Devant le bon regard, insistant, du capucin : Vous pouvez vous en revenir, ce monsieur ne reçoit personne, le médecin seul est admis chaque semaine, et Monsieur le notaire tous les mois.

Et Monsieur le Curé, est-il reçu ? Non, non, que dites-vous là ! S’il savait que vous me parlez seulement de Monsieur le Curé, il crierait à ne pas y tenir. Il ne veut pas en entendre parler. Ses frères sont venus autrefois lui parler de faire la première communion, mais il les a chassés et depuis, il ne veut plus les revoir. Comment, Monsieur n’a pas encore fait sa première communion ? Non. Et quel âge a-t-il ? Plus de soixante ou soixante-dix ans. Ce n’est pas tout à fait la même chose. Mais quand il n’aurait que soixante ans, c’est bien assez. Voyons, ma bonne, parlons doucement, ceci est sérieux. Je viens plus que pour guérir, je viens pour sauver son âme. Il faut sauver son âme, vous comprenez ? Introduisez-moi jusqu’à lui, je me charge de tout. Allez seul, si vous voulez, moi je ne suis pas sa servante. Il y a là-haut, au premier, une autre servante, une plus vieille que moi, c’est elle qui le sert. Arrangez-vous avec elle, voilà l’escalier.

Le Père monte en invoquant la Sainte Vierge et tous les saints du paradis. Il va en avoir besoin. Lorsque la vieille paraît et voit un religieux, ses yeux lancent des flammes. Retirez-vous, monsieur, prononce-t-elle dans un grognement, vous n’avez rien à faire ici.

- Mademoiselle, calmez-vous. Vous vous trompez bien, j’ai, au contraire, beaucoup à faire. Je viens de Marseille, c’est très loin, et j’ai une importante commission pour votre maître.

- Monsieur est occupé, il dîne.

- Y a-t-il longtemps qu’il a commencé ?

-A midi, Monsieur.

- A midi ! mais ce n’est pas possible, il est maintenant plus de trois heures.

- Oui, monsieur, et il y en a encore pour une heure.

- Oh ! Mademoiselle, pour quelqu’un qui vient de Marseille, et qui a une communication si importante à faire, ce serait trop attendre. Ayez au moins la bonté de dire à Monsieur ce qui se passe et dîtes-lui que je suis son ami et que je viens de bien loin pour le voir.

Ils sont toujours dans l’antichambre. La vieille entrouvre la porte de la chambre et se met à crier : « Monsieur, un monsieur de Marseille ! ». Une voix tonitruante retentit du fond de la chambre. « Pas un mot ! Pas un mot ! Fermez-lui la porte ! » « Mais, Monsieur, c’est votre ami de Marseille ! » « Pas un mot ! Je n’ai pas d’ami à Marseille ! Fermez la porte ! A la porte ! A la porte ! »

Ô Vierge, au secours ! Le P. Marie-Antoine a un regard sur la porte restée entr’ouverte : trois pas, et le voilà entré. Quel spectacle ! Un vieillard à longue barbe blanche, ou plutôt un squelette de vieillard, est étendu sur un grand lit aux rideaux enfumés, et sur ce lit plusieurs plats où, avec ses doigts crochus, il prend sa nourriture. A côté, sur un guéridon, une armée de verres et de bouteilles.

En voyant le capucin, levant ses bras décharnés, le vieil homme pousse un hurlement de peur, un rugissement, plutôt. « Mon Dieu ! Mon Dieu ! Au secours ! Au secours ! »

Calmez-vous, calmez-vous, mon ami. (La voix du Père est très douce). Regardez-moi bien, je suis votre ami. Que vous donne-t-on à manger et à boire ? Que vous êtes mal soigné ! Ah ! qu’il était temps que je vienne ! Donnez-moi le bras, voyons votre pouls.

Médusé, le vieillard offre son bras. C’est bien cela, vous avez la fièvre. Il était temps que j’arrive. Il faut changer de régime. Si Dieu ne m’avait pas envoyé, vous étiez perdu. Le marquis se calme d’un coup, et le regarde avec des yeux reconnaissants. Je le disais bien qu’il ne me fallait pas ce régime. Quelle patience il faut avoir ! Cette vieille servante me fera mourir.

- Oh non, mon ami, ne craignez pas, mais voici ce que vous prendrez tous les jours.

Le Père lui conseille un régime très tonique. Je reviendrai demain ou après demain pour voir le résultat, et en attendant, parlons un peu.

Non, non ! Il a repris sa voix terrible. C’est assez ! Eh bien oui, quittons-nous grands amis. Nous nous reverrons. Ils se serrent la main, le marquis y va d’un grand salut. La pauvre vieille attend derrière la porte, plus morte que vive.

- Oh ! Monsieur, ne revenez pas, autrement je suis perdue !

- Ne craignez rien, priez seulement beaucoup pour lui. Tout s’arrangera.

Le P. Marie-Antoine s’éloigne en se demandant comment les choses pourraient s’arranger. Cependant, avec une lueur d’espoir, au fond le plus difficile est fait. En effet, quelques semaines plus tard, après quelques visites, le missionnaire pourra s’asseoir auprès de lui, la main dans la main, engager une conversation, tranquillement. Le vieil homme lui parlera de sa mère, de son enfance. Il lui racontera que, tout jeune, il a été exilé en Espagne. Là, personne n’a songé à lui faire faire sa première communion. Qu’étant devenu grand, la honte l’a toujours retenu, qu’il le regrette, mais c’est trop tard. Trop tard ! Non, non, jamais, c’est jamais trop tard ! Et le Père l’embrasse. Je me charge de tout. Bientôt tout change autour du vieil homme. L’ordre est remis dans sa chambre, dans ses repas. Il fait matin et soir sa prière avec ferveur. Lorsqu’il est bien instruit et préparé, le curé de Saint-Sernin, permet au capucin de lui faire faire sa première communion. Quelques jours après, quand le vieux marquis voit Monseigneur l’archevêque venu jusque chez lui le confirmer, il se met à pleurer de joie. Moi, grand pécheur, recevoir mon Pontife ! Il a mis ses plus beaux habits, son pantalon blanc et ses bottes à l’écuyère.

Guignol le cite et les choux grimpent quand le P. Antoine les bénit

Le Père Marie-Antoine n’a pas 40 ans et déjà il est devenu le Saint de Toulouse. Il en a les charismes, l’amour généreux, et aussi parce qu’on le sait pauvre parmi les pauvres. C’est par Guignol, et par les files dans les confessionnaux de la ville, qu’on peut imaginer à quel point il est populaire.

Une troupe, qui vient se produire jusque sur la place du Capitole, montre Guignol se disputant avec sa femme et la battant. Celle-ci, d’un coup adroit, parvient à le frapper à mort. Arrive le pardon traditionnel, elle l’exhorte à bien mourir, et lui demande à qui il veut se confesser. Au Père Antoine ! répond-il sûr de son succès. Et les spectateurs d’applaudir à tout rompre en scandant le nom du capucin. L’intéressé l’apprendra d’une façon très inattendue. Il voit venir un jour au couvent un vieux capitaine, lourdement endetté envers Dieu, dira-t-il au Père qui le reçoit aussitôt. Et depuis plus d’un demi-siècle, mon Père ! Il a assisté la veille au spectacle de Guignol. Puis il est rentré chez lui, tout pensif. Ce matin, je me suis réveillé bien décidé à venir vous voir pour me confesser. Il se convertit si bien que, se faisant apôtre, il lui amènera peu à peu tous les vieux grognards ses amis.

Quelque temps après, au printemps 1859, le P. Marie-Antoine va visiter une vieille femme dans la rue de l’Aqueduc, près du canal et de la chapelle provisoire. Une de ses voisines l’arrête. Mon Père, entrez au fond de ce couloir. Il y a là, dans un jardin, un homme qu’il faut convertir. Il a trois filles, qu’il n’élève pas chrétiennement. Il travaille le dimanche et manque la messe. Le Père demande son nom et commence, comme à l’accoutumée dans ces cas-là, par un bon Ave Maria. Et il pénètre dans le jardin. L’homme est au milieu d’un carré de choux.

- Jean, je passe dans le quartier, j’aimerais faire connaissance avec vous. Vous avez l’air d’un bien brave homme. Vous êtes voisin de la chapelle, et je ne vous ai encore jamais vu le dimanche, cela m’étonne un peu.

- Ne vous en étonnez pas, mon Père. Je ne vais pas à la messe, je suis trop occupé. Il me faut gagner mon pain pour mes enfants et pour moi.

- Ne craignez rien, mon ami, ne craignez rien. Dieu n’a jamais laissé mourir de faim ceux qui entendent la messe. Promettez-moi de venir dimanche prochain, moi je vous promets que Dieu vous assistera.

Et il lui tend la main. Tapez là. Parole d’honneur ? Je vous le promets, mon Père. Le P. Marie-Antoine bénit d’un geste le jardin, et s’en va, sûr que l’homme tiendra parole. On est lundi, dimanche est loin, mais le Seigneur ne va pas attendre pour récompenser Jean de sa bonne volonté. Dès le lendemain, par un phénomène incroyable, un des choux de son jardin se met à grandir, grandir. On n’en a jamais vu de semblable. Il a près de deux mètres de haut au bout d’une semaine, et s’ouvre comme les deux arcs d’une lyre. Toutes les femmes du quartier sont là, à le contempler. Celle qui a fait pénétrer le Père dans le couloir et le jardin, crie plus fort que les autres : C’est un miracle ! C’est un miracle ! Venez voir le chou du Père Antoine !

Jean ne perd pas la tête. Il forme une clôture de son petit jardin avec de vieux draps et organise l’accueil de toute une ville qui apprend le phénomène et accourt pour voir : préfet, président, juges, avocats, nobles, bourgeois et ouvriers, tout s’ébranle. Les journaux réservent des colonnes au chou du P. Marie-Antoine, ils en donnent la description et le dessin. Le préfet fera un rapport sur le sujet, et l’Institut de France en demande des graines. Jean a aménagé trois portes par lesquelles on peut entrer dans son jardin. Il a mis ses filles à chacune des portes, qui demandent « un sou ou deux » pour s’approcher. Plusieurs messieurs et dames en donnent dix. Cela dure deux jours, et si bien, qu’à la fin du second jour 1.500 francs ont été recueillis. Jean en a assez pour assurer 500 francs de dot à chacune de ses filles. Accompagnant leur père, elles sont venues se confesser avec de grands sentiments de piété. Et quand leur frère rentre du service militaire, elles le mènent aussitôt au capucin.

Le P. Marie-Antoine, qui en donne parfois le récit à ses amis, conclut : Voilà les bonnes choses qu’un Ave Maria peut faire sortir d’un chou !

Un témoin racontera bien après sa mort :

« J’ai vu ce fameux chou et j’ai même aidé à la quête. Ce Jean s’appelait Navarre, et il était fabricant d’égouttoirs, une sorte de pelle pour vider les barques envahies par l’eau.

Ce n’était pas un jardinier de profession, mais, comme tous les habitants du faubourg, il avait derrière sa maison un petit jardin pour les besoins de sa famille.

Chose singulière, le fameux chou a pris exactement la forme d’une pelle, d’un égouttoir immense sur lequel on pouvait voir des dessins que je n’ai pas étudiés de près. Une pelle dont le manche aurait été planté en terre. Ce n’était plus un chou, mais une plante grasse d’une espèce et d’une forme inconnues, épaisse, dure, résistante. Toute la ville est venue le voir ».

Sa carcasse desséchée a été conservée dans la buanderie du couvent où Jean l’a transportée, jusqu’à l’incendie de 1883 qui dévastera une aile des bâtiments.

Confessez ma femme, confessez-la bien !

Voici un autre de ces épisodes qui font la popularité du P. Marie-Antoine dès les premières années de son retour à Toulouse. En montant vers son couvent, il rencontre un ivrogne, pochard jusqu’aux cheveux, qui se met à le poursuivre, parfois à le précéder, en le regardant sous le nez et lui criant de sa voix avinée: « Ohé ! Marie-Antoine, ohé ! » Puis de chanter : « Père Capucin, confessez ma femme ! Père Capucin, confessez-là bien ! ». Refrain connu.

Le P. Marie-Antoine le prend au mot, et suit jusqu’à son domicile l’homme qui l’a déjà oublié tout occupé à chanter et gesticuler dans une démarche approximative et titubante. Ils arrivent devant la maison non loin de là. L’homme s’aperçoit de la présence du Père derrière lui quand ils sont en haut de l’escalier. Il a l’air très décidé, le Père Antoine, et vigoureux, et gaillard. Lui est petit, grêle, pas solide sur ses jambes.

Une voix à peine audible, dans la pièce du fond de leur logement, situé sous le toit, prononce :

- Oh ! que vous êtes bon, mon Père, d’être venu ! J‘avais peur de mourir sans prêtre.

La pauvre femme agonise. Mais l’homme se fâche.

- Je suis chez moi. Tu vas me sortir en vitesse !

- Pas avant d’avoir confessé ta femme, puisqu’elle le demande, elle en a le droit. Je vais appeler la police.

- Appelle, je ne t’en empêche pas. A la garde ! A la garde ! On viole mon domicile!

Attroupement sous la fenêtre, arrivent deux agents de ronde. Vingt voix témoignent de ce qui s’est passé. La pauvre malade affirme avec toute l’énergie qu’elle peut sa volonté de se confesser, et réclame la protection de la police. Le Père lui donne les sacrements. Le mari, un peu dégrisé, s’est radouci, il s’excuse. Ta femme te pardonne et offre sa vie pour toi. Va la voir, elle est en train de mourir. L’homme se met à pleurer. Il s’approche, embrasse l’agonisante, recueille son dernier souffle. Le père vient vers lui : Et puis, c’est tout ?

- Non, mon Père, j’étais une canaille, je veux payer ça. Confessez-moi.

Et l’histoire dit que l’homme s’est arrêté de boire, une histoire qui fait le tour de la ville. A un jeune religieux qui demandera bien plus tard au P. Marie-Antoine si elle n’a pas été joliment arrangée, cette histoire-là : non, elle est bien exacte, et elle n’est pas à un seul exemplaire. Vingt, trente fois, il m’a été donné de prendre au mot un voyou qui criait au Capucin en s’accompagnant de mille railleries. Et chaque fois, j’ai trouvé du bien à faire et des courages à relever.

Un jour arrivera le temps des persécutions pour les religieux.

Il sera le seul moine à résister, seul avec un vieux frère infirme, dans le grand couvent glacial. Personne n’osera l’en déloger, de peur d’une émeute. Et quand on lui dit : mais si l’on vient occuper votre couvent quand vous vous absentez un moment pour soulager quelque misère, vous serez bien obligé de partir en exil comme les autres ? Il répond :

« Dans ce cas, je parcourrai les marchés de la ville, le Capitole, les Carmes, Victor-Hugo, et je haranguerai les femmes, je demanderai aux portefaix et aux vendeurs de venir avec moi réclamer au préfet un logis, puisqu’il me chasse de ma maison, et la foule me suivrait ».

Effectivement, lorsqu’il mourut, le 8 février 1907, le défilé fut ininterrompu sur le chemin du couvent du Père Antoine. Et le 11 février, jour de ses obsèques, jour anniversaire aussi de la première apparition de la Vierge à Bernadette, lui qui connut, aima la petite Bergère et sut si bien entraîner à Lourdes des foules de pèlerins, les Toulousains – 50, 60.000 selon les journaux de l’époque- étaient là pour leur Saint qu’on portait en terre. Comme un grand souffle d’amour et de foi d’un autre temps qui serait passé sur la ville.

Pour plus de détails :

APMA: Association pour la mémoire du P. Marie-Antoine

Google
  Web "les petites toulousaines"    

Psychosonique Yogathérapie Psychanalyse & Psychothérapie Dynamique des groupes Eléments Personnels

© Copyright Bernard AURIOL (email : )

3 Juillet 2010