« Particulier cherche toulousaine bon état »Oui, les toulousaines ont de nombreux admirateurs comme le prouve cette annonce parue rassurez vous chers lecteurs, non dans la messagerie rose, mais dans la rubrique immobilière de la presse locale ! Depuis une quinzaine d’années, « toulousaine » est en effet devenu, chez les marchands de biens, une sorte de label commercial désignant un type traditionnel d’habitation, autrefois appelé « maison de maraîcher » ou « fermette » et, plus simplement, dans la langue populaire, « oustalou », « maïsoun », « casa », selon le dialecte occitan utilisé… |
Entre 1790 et 1860, passant de 53.000 à 103.000 habitants, la population de Toulouse avait doublé. Deux mouvements convergents se produisirent : à l'étroit dans la vieille ville, désireuses d'échapper au poids des loyers et des taxes, des familles pauvres cherchèrent extra muros, par delà l’octroi, un espace où vivre dans des conditions moins onéreuses. D'autre part, la révolution industrielle, créatrice d'emplois, attira une abondante main d’œuvre; des agriculteurs quittèrent leurs villages du Comminges, de l'Ariège ou de l'Aveyron et vinrent, avec leur famille, s’implanter près de leur lieu de travail. Des ateliers, des manufactures, des commerces naissaient et surtout la compagnie du Midi avait ouvert un immense chantier entre Bordeaux et Toulouse, embauchant massivement pour construire voies ferrées, gares et ouvrages d'art. Des propriétaires de la banlieue toulousaine vendirent alors leurs terrains, souvent anciens biens nationaux achetés en assignats par leurs grandsparents.
Dans les lotissements ainsi créés naquit la première « Toulousaine ». Ses parents, de souche paysanne, avaient construit une ferme en miniature, en utilisant la brique crue, matériau peu couteux. De plainpied, couverte d’un toit de tuiles a deux pentes faiblement inclinées, la maisonnette alignait en bordure de chaussée sa façade joliment symétrique; la porte d'entrée, en bois plein, était encadrée par deux fenêtres ; audessus, sur toute la longueur, une moulure en terre cuite soulignait le niveau du grenier, aéré par des lucarnes. La porte franchie, un corridor donnait accès à la cuisine et aux chambres et, par une trappe, à la cave; il était creusé d'une rigole par où les eaux usées s'écoulaient dans la rue. Ce couloir central, élément majeur de la maison, assez large pour le passage d'un charreton, débouchait sur la cour et le potager ; là, un clapier jouxtait l'enclos des volailles et des cabinets à la turque avoisinaient la remise où étaient stockés le bois de chauffage, les légumes et les fruits du jardin. Raymond Abellio a raconté son enfance dans une maison des Minimes où les quatre pièces abritaient trois ménages; il jouait dans le couloir, partageait la chambre de ses parents.
La grandmère couchait dans la cuisine, où l'évier servait à la toilette. C'est là que le futur polytechnicien trempa son caractère et forma son esprit à la dure école de l’inconfort et de la pauvreté ! Il découvrit aussi la solidarité des humbles, qui détermina plus tard ses choix politiques. Dans les maisonnettes, souvent mitoyennes, regroupées le long des chemins, l'esprit de coopération, d'entraide et de convivialité avait reconstitué une mentalité villageoise; venus de l'Ariège, les parents d’Abellio achetaient chaque hiver un quartier de porc pour la rituelle « fête du cochon » à laquelle ils conviaient tout le voisinage.
L'afflux de néocitadins, se poursuivit et s'amplifia. Tout autour de Toulouse, dans la plaine comme sur les coteaux, à Lalande, la Fourguette ou Pech-David, au bord des chemins et des rues nouvelles, les maisons basses à toit plat se rassemblaient et se ressemblaient, « dans un alignement approximatif et une implantation désordonnée . Le Professeur Gratien Leblanc, allant visiter le récent quartier de Moscou s'étonna avec humour de n'y trouver aucune isba, mais quantité de « petites Toulousaines ». Pierre Salies expliqua alors que « Moscou » ne désignait pas la capitale russe, mais un lieu rempli de « mouscos » (mouches en français)!
La brique crue recouverte d’un crépi avait fait place a la terre cuite ou foraine, que sa dureté permettait de laisser apparente. Les « Toulousaines » de la seconde génération se teintèrent au soleil couchant de toutes les nuances du rose et du rouge. Leur façade s'orna de moulures décoratives fabriquées par Giscard ou Virebent. Salls égaler la pierre, matériau aristocratique, la brique, née de l'argile, fruit du travail des hommes, rayonne une douce chaleur et une incontestable beauté. Les « petites Toulousaines », qualifiées par certains historiens de « pavillons de faubourg » (sic), s'intègrent en réalité avec bonheur dans la ville rose, qui leur doit son surnom au moins autant qu'aux monuments du centre historique.
Certaines ont disparu, des villas cossues ou des immeubles collectifs leur ont succédé.
Les rescapées ont subi des métamorphoses et se sont embourgeoisées; haussées d'un étage, elles sont devenues des « Toulousaines à talons hauts » ! Les nécessités du confort et de l'hygiène ont parfois fait supprimer le couloir et l’on entre directement dans une vaste salle de séjour. À l'arrière, une pelouse parsemée d'arbres à fleurs remplace la cour et le potager d'autrefois. Sur la façade, il arrive qu'un portail de garage détruise l’ancienne symétrie, tandis que des barreaux, triste tribut a la sécurité, équipent les fenêtres du rez-de-chaussée. |
Malgré ces retouches, les « Toulousaines » gardent leur charme et leur coquetterie : elles méritent d'être préservées, alors que pointe a l'horizon la menace de tours et de gratteciel...
La lente disparition des « Toulousaines » suscite des regrets et des inquiétudes chez ceux qui restent attachés à notre ancien art de vivre. Le docteur Auriol, psychiatre pétri d'humanisme, a créé l'association « Les petitesToulousaines » endimanchée du faubourg Bonnefoy (cliché Philippe Soubeille).
Dans un secteur où vécurent des générations de maraîchers et d'horticulteurs, est née une autre association, « Bien vivre aux Trois Cocus » qui lutte pour la sauvegarde des « Toulousaines » auprès des édiles et de l'opinion publique. Philippe Magry, sons le titre nostalgique « Nos chères toulousaines », a publié dans Quartiers Libres (le journal des Associations de quartier du N.E. Toulousain (2009, N° 88 et 89) une série d'articles très techniques où il étudie leur architecture et leurs transformations en s'aidant de nombreuses photographies.
L’Auta ne se cantonne pas clans le centre historique de Toulouse, il souffle aussi sur les faubourgs et les banlieues. Défenseur de nos monuments prestigieux, il est naturel qu'il veille égalment sur « le petit patrimoine » et qu'il milite à son tour pour la survie des « Toulousaines », car de leurs lucarnes, grands yeux toujours ouverts, elles ont contemplé les passants depuis plus d'un siècle, en observant l'évolution des modes et des moeurs; écoliers en tablier, femmes en robe longue, puis en jupe courte ou en jeans, ouvriers en bleu de travail, curés en soutane, soldats en uniforme ont défilé devant ces typiques maisonnettes, qui sont des témoins précieux de notre passé.
Cf. aussi un article de La Dépèche (2010)
MAJ 18 Janvier 2010