RELATIONS DE VOISINAGE ET IMPACTS SUR LA SANTE MENTALE.

Directeur de mémoire: Evelyne BOUTEYRE.

Lara CAPELLE- FILLION

UNIVERSITE PARIS V - RENÉ DESCARTES, INSTITUT DE PSYCHOLOGIE

Mémoire de maîtrise de psychopathologie (2001/2002)

PREMIERE PARTIE: CADRE THEORIQUE

L'occupation d'un logement n'est pas seulement le remplissage d'un volume, mais l'expression d'un contenu propre : celui de ses émotions et de son vécu, développé par le sentiment d'être chez soi. C'est donc le logement en tant qu'espace vécu qui intéresse les psychologues.

I.                 L'espace habité en psychopathologie.

L'homme en habitant cherche certainement à créer une unité, une séparation. Il veut signifier qu'il est unique et qu'il n'est pas l'autre. Il veut prouver par le logement son individualité. Et l'on peut supposer qu'il va créer, ou donner un sens particulier à son logement, en marquant des limites entre intérieur et extérieur, mais également en affirmant la permanence de son individualité.

A.     Une frontière entre intériorité et extériorité.

La frontière, c'est en fait la réalisation d'une différence entre un dedans et un dehors. Pour expliquer cette notion, nous allons développer les processus de fusion- séparation, puis de séparation- individuation qui se jouent pendant l'enfance et qui permettent aux enfants de ne pas faire cette confusion entre eux et leur mère, entre l'intérieur et l'extérieur de leur corps.

1.      Fusion- séparation.

En 1914, Freud introduit pour la première fois le concept de narcissisme, il y voit une forme universelle d'attachement à sa propre image. Il est également le premier à décrire sur le plan psychologique le prolongement, après la naissance, de l'état physiologique de la grossesse dans lequel le foetus, vivant dans l'espace clos du ventre maternel, partage avec elle tout ce qui le fait vivre. Le narcissisme primaire suppose que cet état de fusion se poursuit dans un système d'échanges qui garantit à l'enfant sa survie, sans que celui- ci ait réellement às'adapter au monde extérieur. La mère enveloppe psychologiquement l'enfant et lui assure l'illusion que l'espace clos du ventre maternel se perpétue dans l'espace clos du couple mère­enfant. Il s'agit d'une fusion dans la mesure où la mère pourvoit à toutes les tensions, à tous les besoins qu'il exprime et qu'elle apaise. Cette théorie du narcissisme primaire est contestée rapidement, le nouveau né établissant en fait presque immédiatement avec sa mère un système d'interactions. Il s'agit donc plus d'une symbiose que d'une fusion, la symbiose impliquant une dépendance mutuelle dans un système de réciprocité.

 

À sa naissance, le nouveau né n'a pas un niveau de développement cognitif et affectif suffisant pour être en mesure d'accomplir une réflexion quelconque ou même un acte volontaire. Il vit en symbiose avec sa mère. Ce n'est qu'aux environs du troisième mois qu'il est capable de réagir à la vue d'un visage humain : cette réaction est sa première manifestation intentionnelle. Elle n'a pourtant rien d'une marque de relation à l'objet. L'enfant vit encore dans un monde sans frontières, ni limites, où l'intérieur et l'extérieur ne font qu'un. C'est bien plus tard que l'enfant prend conscience des limites de son corps, mais il n'est toujours pas détaché de son objet d'amour maternel. Il reconnaît sa mère comme individualisée et unique, et vit encore dans une relation duelle. « La réciprocité de la relation symbiotique assure àl'enfant le moyen de substituer progressivement à la mère d'autres objets qui assurent des échanges et des interactions en prolongement de ceux qui caractérisaient la relation symbiotique > Widlbcher (1983).

Il fait cependant l'expérience de la perte d'objet en l'absence de sa mère, ce qui lui provoque des crises d'angoisse (angoisse d'abandon) et une différenciation moi- objet (stade du miroir). Ce type de relation durera jusqu'à ce que l'enfant accède au langage, lequel marquera l'entrée dans le registre du symbolique. Ce nouveau passage correspond au moment où l'enfant a « digéré > , intégré les dialectiques dedans- dehors (par rapport à son corps), présence- absence (de l'objet), soi- autrui. Il se conçoit comme un tout, une entité, et a pris conscience des limites de son corps donc de celui des autres. Le complexe d'Oedipe marquera un virage très important et constitutif de son sentiment d'identité et par la même de son identité. L'accès au symbolique montre que l'enfant a fait le deuil d'une relation duelle pour vivre à présent une relation triangulaire. Ces phases de développement et de réalisation permettent à l'individu en cours de constitution, de se socialiser, de prendre conscience des autres. Il continuera ainsi jusqu'à l'adolescence où chaque acquis identitaire sera remis en cause.

L'adolescent est en quête de son identité : il sait qu'il est, mais ne sait plus qui il est. C'est dans une dialectique de régression- progression que l'adolescent va reconstruire son individualité : en régressant à des modes de fonctionnement archaïques et en progressant vers un état adulte (identification aux parents). L'identité est la construction d'une singularité, unité particulière et individuelle, mais elle ne peut se faire sans l'intervention d'un tiers.

2.      Individuation et personnalisation

L'individuation fait donc suite à ce mouvement de fusion- séparation et permet àl'individu de se singulariser. Cette singularité, il va la marquer par la personnalisation. L'individuation et la personnalisation sont toutes deux relatives à l'éloignement, à la distanciation de l'objet originel, mais sont différentes dans leur constitution.

L'individuation « correspond à un besoin d'indépendance de l'être par rapport àl'objet, au désir d'autonomie et de libération des pulsions (partielles ou globales) de fonctionnement » Millet (1983). Elle est à la base de ruptures, d'oppositions, de différenciations ou bien de rejets. Par l'individuation, l'individu devient différent des autres, tout à fait séparé. « L'individuation mal intégrée, dans un système qui ne favorise pas son épanouissement, se traduit par de nombreuses formes de déséquilibres psychopathiques, de névroses « génitales » et de psycho- névroses de caractères » Millet (1983). Quant à la personnalisation, elle correspond surtout à un désir de fonctionnement différent de l'autre par appartenance à un nouveau système. La personnalisation comporte la distanciation, mais non la rupture ; elle est à la base d'intégration, d'intériorisation, d'introjection. L'individu reconnaît ce qu'il a reçu d'autrui et se l'approprie, donc la personne reconnaît autrui en soi.

Si on fait à présent la comparaison de cet, état de fusion- séparation avec le logement, on s'aperçoit que l'individu utilise ce lieu comme un espace fusionnel qui lui garantisse sa survie sans qu'il ait à s'adapter au monde extérieur. En effet, tout comme la mère enveloppe psychologiquement l'enfant et lui assure l'illusion que l'espace clos du ventre maternel se perpétue dans l'espace clos du couple mère- enfant, cette fusion- séparation lui est nécessaire pour pouvoir s'individualiser. Le processus identitaire relève d'une construction dont l'objectif est une différenciation moi- autrui et l'homme, en se logeant, cherche às'individualiser et à se différencier des autres en personnalisant cet espace.
3 . L'appropriation.

 

L'appropriation d'un territoire se concrétise par le marquage et la personnalisation. Le marquage est la manière de signer un espace par des inscriptions qui l'identifient au moi de l'individu, c'est un système d'extension psychologique de l'individu, dont les indices ont pour fonction la prise de possession matérielle ou psychologique d'un espace et par là même la définition d'une place. La personnalisation met l'accent sur l'identité personnelle qui va se refléter à travers diverses modifications ou transformations de l'espace par l'individu. Selon Surdstrom (1986), < Le degré de personnalisation serait un indice de la liberté et de contrôle sur un lieu : plus l'espace est personnalisé, plus la marge d'autonomie serait grande. »

 

Ce processus d'appropriation permet de comprendre que la standardisation stricte d'un espace (l'immeuble collectif, par exemple), implique une situation de désappropriation. En effet, une certaine manière de penser l'espace, déterminée essentiellement par des variances économiques, financières et techniques, aboutit à des types d'aménagements qui évacuent de ce fait toutes possibilités d'appropriation, or l'appropriation suppose qu'un espace ne soit pas défini de façon absolue. Ce qui est paradoxal, c'est d'observer que malgré le poids de la standardisation, des mécanismes d'appropriation existent néanmoins. Les actes de vandalismes, les tags, ou les incivilités, qui s'expriment sous une forme sauvage ou transgressive, sont des appropriations sauvages en réactions à la désappropriation et ne font que montrer l'inadéquation entre l'espace construit et l'espace perçu. Dans les banlieues en grande « difficulté », il semble évident que l'individu qui n'a aucune prise sur son environnement, du fait de cette standardisation, sera dans des réactions de rejets, de vandalismes ou d'incivilités à l'égard de ce lieu impersonnel. L'appropriation de l'espace se fera alors par la dégradation des lieux communs. On peut supposer que ces réactions sont le reflet de l'extension d'un moi fragilisé par des conditions de vie sociales et économiques difficiles.

Après avoir décrit les mécanismes psychologiques qui sous- tendent la mise en place d'une barrière psychique entre l'individu et son environnement, nous allons prendre un exemple de comportement pathologique relatif au logement qui nous éclairera sur la nécessité de création d'une frontière :

« Ici l'ordre règne ; tout est en place ; la propreté est impeccable (...) Les bibelots bien alignés sur le marbre de la cheminée, les portraits de famille (...). Mais l'air qu'on respire est confiné ; il y a quelque chose de froid, d'immobile, de déshabité depuis longtemps (...). À peine est- on surpris par la présence d'un voile plastique disposé sur le poste de télévision ; à peine le regard s'arrête- t- il sur les fils électriques dénudés, sortant du mur de façon incongrue à la place de l'applique absente. Ce qui compte, pour l'hôte du logis, ce sont les murs, les plafonds, les sols, les limites de l'intérieur ; c'est sur elles que se focalise l'intérêt et le visiteur, pris à témoin et invité à passer à l'inspection. Cet intérieur bien rangé est en réalité traversé par des zones de turbulence. L'ordre n'est qu'apparent et la tranquillité un faux- semblant. Les murs ne protègent plus ; les frontières ne sont plus sûres. L'ennemi est à nos portes et il pousse partout ses tentatives de pénétration ; les murs sont fissurés, des tâches suspectes apparaissent au plafond (...) Les persiennes ont été forcées (...). La porte d'entrée est la plus exposée (...) Certaines zones sont plus particulièrement sensibles, les endroits où l'extérieur pénètre dans l'intérieur : la tuyauterie de la cuisine, de la salle d'eau ; points d'autant plus névralgiques qu'ils sont au service du corps pour l'accomplissement des fonctions vitales et intimes ; points fragiles que l'adversaire utilise dans ses stratagèmes diaboliques. Comment se défendre ? On essaie de colmater les brèches ; on dresse verticalement des matelas derrière la cuvette des W- C ; on déplace le lit dans une chambre moins exposée ; on protège le téléviseur puisque c'est par là, aussi, que l'extérieur pénètre. Autre curiosité dans cet appartement ce qui fait communiquer, ce qui ouvre ou se ferme fonctionne de façon bizarre ou ne fonctionne pas ; les portes des placards restent obstinément bloqué ; celles qui sont ouvertes ne peuvent plus se fermer. Il faut se rendre à l'évidence : les frontières, les limites ont perdu leur fonction d'isolement et de protection. Tout passe. Les mauvaises odeurs, les gaz, les bruits. Tout devient hyper- esthétique ; l'univers des sens est ébranlé par la perméabilité des surfaces .

Cet exemple illustre la nécessité pour l'individu de se créer des frontières. En effet, lorsqu'elles ne remplissent plus leur rôle de barrières, on peut observer des comportements pathologiques relatifs à ces dysfonctionnements. L'appropriation de l'espace est donc très importante dans la prise d'autonomie de l'individu, et permet la création d'une frontière entre soi et l'autre.

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3.      < Sentiment d'identité > .

 

Voici une définition qui va nous permettre de mieux comprendre le concept d'identité rattaché au logement,

« L'identité personnelle concerne le « sentiment d'identité », c'est- à- dire le fait que l'individu se perçoive le même, reste le même dans le temps. En ce sens plus large, on peut l'assimiler au « système de sentiments et de représentation » par lequel le sujet se singularise. Mon identité, c'est donc ce qui me rend semblable à moi- même et différent des autres ; c'est ce par quoi je me sens exister aussi bien en mes personnages (propriétés, fonctions et rôles sociaux) qu'en mes actes de personne (significations, valeurs, orientations). Mon identité c'est ce par quoi je me définis et me connais, ce par quoi je me sens accepté et reconnu comme tel par autrui. Les dimensions de l'identité personnelle dépendent, en effet, pour une large part des idéologies de la personne qui traversent une culture donnée. » P. Tap. (2002)

Pierre Tap, dans la suite de son article, développe cinq dimensions nécessaires à la construction de l'identité. Il s'agit de la continuité, qui permet au sujet de  se situer tout à la fois dans le temps et dans l'espace individuel et collectif ; l'intégration, qui peut être assimilée à la fonction de personnalité (coordination des conduites dans un temps et un espace maîtrisé) ; la séparation, actes d'autonomisation et d'affirmation qui évitent au sujet de s'aliéner dans la dépendance ; le dédoublement, clivage interne, s'ajoute à la séparation d'avec le milieu externe, c'est- à- dire qu'à partir de la dualisation « moi- autre » par séparation et la dualisation « moi- je » par différenciation interne, il y a l'instauration d'un espace interne nécessaire à la mentalisation ; et pour conclure, l'unicité, le sentiment d'originalité. Àl'identité, comme unité et continuité (ressembler à soi- même), s'ajoute l'identité comme structure incomparable (ne ressembler à personne d'autre).
Cette définition de l'identité appuie l'idée que, ce qui serait recherché par l'individu dans le logement, c'est bien le fait d'être différent de l'autre.

 

B.     Une enveloppe psychique, un "espace- refuge"

La frontière indique à l'individu qu'il est dans un espace protégé, et cet < espace­refuge > , il va l'utiliser pour réguler et régler le rapport qu'il entretient avec les autres. Ainsi, il va poser ses propres limites entre le public, le privée et l'intime. L'aménagement du logement va donc dépendre des rapports qu'il souhaite entretenir avec les autres et le choix d'un appartement va se faire en fonction de la disposition des pièces autour de la pièce principale. Cet aménagement spatial est un paramètre essentiel des relations entre les membres d'une même famille, il va influencer l'organisation de la vie quotidienne et les règles de vie du foyer. La conséquence principale de ce type d'aménagement est la dominance territoriale : c'est- à- dire la tendance à occuper un territoire de manière à le contrôler et à y exercer un droit de possession. Il correspond à une zone d'emprise à laquelle nous pouvons nous identifier, et dans laquelle on peut y voir comme une extension du moi. L'occupant principal, c'est- à- dire le maître de maison, va utiliser ces règles de vie pour se créer une fonction et se placer dans une certaine position en fonction de l'identité qu'il cherche à se construire. Chaque occupant se crée son propre espace afin de se différencier des autres. Il y a une sorte de logement dans le logement où chacun essaye de créer ses propres règles, d'aménager son lieu à sa façon, et donc de réguler son rapport aux autres en se posant comme différent. Le logement est donc un lieu où l'identité spécifique de chacun apparaît dans l'aménagement de l'espace. Les représentations sociales dépendent ici de ce que les occupants voudront bien montrer de leur logement, c'est- à- dire la partie privée et publique de leur habitation. Pour définir ce qu'est le privé et le'public d'un logement, nous reprendrons les propos de Jacqueline Barus- Michel, développés dans son article « Les usages de l'intime »

« L'espace public est le lieu où se déploient les normes et les conventions sociales.

Chacun peut y être vu, voir et se monter. Il est synonyme de collectif, de social, de politique et de moral. Le collectif devient synonyme d'anonyme, d'injuste, au point d'y susciter des comportements agressifs (...). L'espace privé concerne la personne, son espace, sa vie avec ses familiers et les relations de son choix, circonscrits et préservés par la loi. Le privé coïncide avec la propriété, ce qui est « à moi », attribut et possession du sujet. C'est à la fois un endroit clos, un abri, à la fois un espace préservé, personnel, presque hors la loi, hors contrôle. La maison coïncide avec l'espace privé : après le moi­peau (Anzieu, 1985), on pourrait parler de maison- peau, un contenant, une enveloppe qui abrite les sécrétions et sédiments personnels. Les objets, les souvenirs, les ustensiles du quotidien, des fonctions naturelles, les meubles meublant reflets de soi, de son histoire, de sa personnalité, de ses goûts. Un appartement communautaire peut être une souffrance parcequ'il n'y a pas d'abri contre le regard, l'intrusion, la dénonciation. L'autre ne peut y être qu'ennemi, danger en puissance, empiétement (...). Le cercle intime, c'est entrer dans l'intimité de quelqu'un, être admis dans son intimité, c'est peut- être forcer la porte. On retrouve ici l'idée de contenant qui peut être violé, la métaphore sexuelle. » J. Barus­Michel (2000).

Le logement n'est donc pas seulement un territoire où l'individu se protège de l'extérieur, mais bien un lieu où le privé et l'intime, agissent sur le fonctionnement psychique de l'individu. C'est un contenant, une enveloppe qui comme le décrit Anzieu dans « Le moi­peau », assure un rôle de mise en contact du psychisme avec le monde extérieur. Le logement, c'est également la permanence qui rompt avec la précarité, l'errance et l'instabilité. La stabilité est une dimension temporelle importante du logement puisque c'est la durée qui permet d'être "moi". Enfermé et protégé par le logement, loin de tout regard, de tout jugement d'autrui, l'individu peut s'autoriser à être lui- même, à laisser apparaître ce qu'il croit être sa personnalité authentique. Le chez- soi autorise l'expression de ce qui est le plus personnel, de ce que l'on tient cachés aux autres.

C.     Place de l'autre dans le logement

Après avoir développé les concepts d'individuation et d'identité rattachés au logement, il convient désormais de préciser la place de l'autre dans cet intérieur. Le logement n'est pas seulement un lieu clos et privé, il inclut également le visiteur, le voisin ou la famille. Cet élément est essentiel dans la reconnaissance de son logement par autrui, sinon comment montrer sa différence, son individuation ou son identité. Il faut bien que l'autre pénètre àl'intérieur de ce lieu pour qu'il en apprécie les frontières, la stabilité qui y est instaurée et la manière dont il est organisé : le visiteur doit se rendre compte des différences existantes entre lui et son hôte. Dans un premier temps, nous verrons la place de l'autre dans le logement, puis dans un second temps nous allons observer en quoi le « style » d'un logement, aussi personnel soit- il, se réalise selon des moyens plus ou moins empruntés à l'autre.

Comme nous l'avons déjà remarqué, il y a dans le logement l'inclusion, l'accueil, mais aussi la reconnaissance de l'autre. Dans un immeuble, par exemple, même si chaque appartement est un lieu singulier, des sites communs sont partagés (escaliers, couloirs, ...). Et il en est de même lorsqu'il s'agit de maisons individuelles avec le partage des lieux environnants (les trottoirs par exemple). Les notions d'échange, de responsabilité partagée, de reconnaissance de l'autre sont présentes dans le logement. Chaque individu qui loge s'inscrit dans des rôles, des responsabilités, et c'est ce que l'on retrouve à l'intérieur même du logement entre les différents occupants. Chaque individu va vouloir s'affirmer en fonction de l'autre, que ce soit dans le partage des tâches de la vie quotidienne ou dans le partage des pièces, mais aussi dans la reconnaissance (tel rôle est attribué à tel occupant), ou bien encore dans la responsabilité de certaines fonctions relatives à la vie familiale. Chacun va donc tenter de se spécifier mais toujours en fonction des autres. On peut dire que l'organisation interne du logement, son aménagement est le fruit d'interactions avec l'autre. La singularité d'un logement nait de l'autre.

L'identification est le « processus psychologique par lequel un sujet assimile un aspect, une propriété, un attribut de l'autre et se transforme, totalement ou partiellement, sur le modèle de celui- ci. La personnalité se constitue et se différencie par une série d'identifications » . Cette définition de Laplanche et Pontalis (1968) rend compte de l'importance de l'autre dans la construction de l'identité. Elle confirme le fait que la spécificité d'un logement est liée à l'interaction des identifications convergentes et divergentes de ses différents occupants. Nous pouvons prendre le cas des adolescents qui, après s'être identifiés aux parents, vont connaître une période de rejet de ces derniers. Leur logement spécifique, en l'occurrence leur chambre, va révéler ce rejet : les posters vont couvrir les murs, ils représentent leurs nouvelles identifications (personnalités sportives ou artistiques). Puis, à la fin de l'adolescence, on va assister à un réaménagement de la chambre de telle sorte qu'elle va ressembler à un décor plus conventionnel, marquant l'effet de la ré­appropriation des critères parentaux.

Le logement est donc un lieu dans lequel l'individu va tenter de se singulariser en fonction de l'autre et par l'autre. Il est le résultat des identifications successives de ses occupants. L'aménagement du logement, bien que personnel, se réalise non seulement par identifications mais également par des moyens plus ou moins empruntés à l'autre. Le « chez­soi > se définit aussi par l'inscription d'un < style » qui marque le goût personnel, et ce, toujours dans le but de personnaliser son logement. Cependant, cet aménagement est le résultat de moyens empruntés plus ou moins originaux. Par exemple, les meubles légués qui sont le souvenir de quelqu'un d'autre, ou bien encore les meubles achetés chez les antiquaires qui ont des traces de leurs anciens propriétaires, symboliques ou réelles (rayures, chocs). C'est l'autre en tant que témoin du passé qui est emprunté. On dit d'ailleurs de ces vieux meubles « qu'ils ont vécu », et c'est l'attrait pour ces meubles qui ont traversé le temps qui leur donne toute leur valeur sentimentale et marchande. Il en est de même pour l'achat d'un logement ancien : l'acheteur va le choisir suivant ses capacités à le rénover et va donc pouvoir marquer sa spécificité par rapport aux anciens occupants. C'est l'appartenance de ce lieu àune autre époque et à d'autres individus témoins de cette époque qui lui confèrent sa valeur. Ainsi, les meubles aménageant le logement et le logement lui- même comportent une trace de l'autre sous forme d'emprunt matériel. L'individu qui habite, malgré son désir de spécificité, ne loge pas sans l'autre car il y a une certaine inclusion de l'autre dans son logement.

D.     Rapprochement entre corps et logement.

< Votre maison est votre plus grand corps > Kaheil Gibran (Anzieu,1988).

Comme nous avons pu le définir précédemment, l'enfant se construit psychiquement àpartir des expériences relatives à son corps (Anzieu, 1985) et c'est en utilisant ce rapprochement du corps et de l'identité que nous pourrons étudier le logement.

Certaines études ont associé les pièces du logement à un membre ou un orifice du corps, avec les significations symboliques ou réelles que celles- ci représentent. On peut donner comme exemples : la cuisine et la bouche ; les WC et la souillure, l'analité ; les pièces fermant à clé (WC, chambres des parents, grenier) et la sexualité, le voyeurisme ; la cave et les punitions « méritées » selon la culpabilité de l'enfant. Tandis que d'autres études se sont intéressées à comparer le logement et l'image du corps dans sa constitution, c'est- à- dire aux différentes parties du corps. Par exemple, dans les pays arabes, les diverses parties de la maison sont désignées par les mots mêmes qui désignent les parties du corps : le sâdr signifie la poitrine, elle représente la pièce principale, mais également la place privilégiée au milieu de cette pièce. En France, on va parler de corps de bâtiment ou des ailes. Cependant, en dehors de cette association corps- maison au niveau symbolique, il y a le constat qu'il existe au sein de la relation individu- maison, une poursuite de la construction identitaire. C'est- à- dire que par la maison, l'individu affirme son individuation et son identité. Tout ce qui va s'opérer au sein du logement va être le reflet de son état psychique actuel.

L'observation de certains comportements pathologiques permet souvent d'éclairer les comportements non pathologiques et l'habitat est un lieu privilégié de ce type d'observation. En étudiant certaines pathologies, on rencontre des « ratés » de l'habitat qui peuvent expliquer l'importance de celui- ci dans la construction de l'identité. Ainsi, H. Faure (1969) nous montre qu' « à travers les délires, la maison prend place parmi les plus puissants des symbolismes et elle est extension du Moi, la demeure est une des protections ambiantes la plus habituellement remise en cause. Les menaces qui pèsent sur la maison pèsent aussi sur l'habitant de cette maison, les tentatives d'agression qui sont dirigées contre la maison sont aussi dirigées contre l'individu. Les intrusions qui s'effectuent au niveau de la maison atteignent la personnalité corporelle de celui qui y demeure. Enfin, lorsque la maison est totalement sous l'emprise d'agresseurs, la personne tout entière est livrée à cette emprise ». H. Faure relève également que lors de certaines « bouffées délirantes et anxieuses », il y a un « mélange de la structure Moi- maison » et ceci dans un < anéantissement simultané des instances de la personne et de la demeure ». Les propos de Faure nous montre bien l'importance de l'habitat pour l'homme, et surtout, son impact sur la santé mentale.

II.               Le logement et ses fonctions.

Avant d'aborder l'espace du logement, il convient d'apporter une précision sur les différents termes employés pour désigner l'habitat. Ils sont nombreux et sont usités selon leurs teneurs affectives. La description, non exhaustive, de ces différents termes, a été empruntée à Perla Serfaty- Garzon, dans son livre « Psychologie de la maison : une archéologie de l'intimité > .

Tout d'abord, parlons de la maison qui véhicule l'idée de séjour stable (latin manere rester). Puis, du domicile qui est le logement légitime, la résidence : c'est un lieu de stabilité où se manifeste la durée de son intégration dans la société. Le domicile est le symbole de l'inscription social de l'habitat, symbole dont la perte est ressentie comme une chute hors du champs social légitime, en marge de la société. Le terme habitation signifie quant à lui, une maison comme espace social, espace de la famille et des interactions entre les membres, mais aussi espace privé. C'est le lieu des relations sous- tendues et pondérées par la distribution des seuils, des couloirs et des pièces. L'habitation témoigne également du rang social des habitants et de leur mode propre de se présenter au monde. Le terme de logis évoque le nid et ses douceurs, son confort et son intimité, sa chaleur et son intériorité, qui peut s'ouvrir au monde par l'imaginaire et la rêverie, mais il évoque aussi la petitesse et la mièvrerie d'une vie habitante étriquée, limitée à ses enfermements domestique et hostile aux grands risques du départ et de la vie publique. Le foyer correspond à l'endroit où l'on fait du feu, c'est un terme qui évoque la famille et la chaleur. L'intérieur est le rapport au- dedans. En psychanalyse, il y a une correspondance avec le for intérieur de la personne d'une part, à la mère accueillante et à la « bonne mère », au rapport du sujet avec le monde extérieur d'autre part. Entre le monde intérieur et le monde extérieur, il y a les limites de mon corps, ma peau. Entre l'intérieur habité et le dehors, il y a les murs de la maison. Le chez- soi est tout cela à la fois (intérieur, intimité, maison, foyer, logis, domicile, habitation), mais aussi plus que cela car il y a le terme « soi ». Ce rapide descriptif permet de comprendre que le logement représente pour ses occupants un mode de relation affectif spécifique à chacun.

Nous allons développer l'espace du logement, tout d'abord d'un point de vu purement historique, reprenant ses principales évolutions depuis sa création à nos jours, puis, nous envisagerons une compréhension de cet espace en abordant le concept d'intimité qui va nous permettre de mieux cerner les enjeux qui s'inscrivent dans le fait d'habiter.

  1. Fondements et évolutions du logement.

L'habitat n'a pas toujours été investit de la même façon par l'homme. L'habitation a changé avec la société, avec de nouveaux modes de pensées, de nouvelles représentations sociales apportées par la religion ou la philosophie. Ces évolutions vont avoir des conséquences sur le fonctionnement de la société tout entière et donc également sur le modèle familial (la structure familiale va elle- même se modifier).

Selon O. Marc (1972), les hommes ont été amenés à bâtir leur maison lors de la préhistoire, refusant ainsi l'abri naturel que la terre leur offrît sous forme de grottes et de cavernes, celles- ci ne les protégeant pas assez bien du froid et des bêtes féroces. Ainsi naît cet espace privé et architecturé (espace dont la forme est prévue et construite par l'homme). L'homme a donc commencé à bâtir par contrainte situationnelle (protection). Dès l'Antiquité, la fonction de l'habitat n'est plus uniquement protectrice. Elle devient le siège de tout un réseau de relations familiales et sociales correspondant à l'organisation sociale de l'époque. La notion de privé prend toute sa valeur à cette période, et le public y est admis sous certaines conditions. En France, aux XIe et XIIe siècles, le privé est à entendre dans un sens très large la famille, les serviteurs et les familiers. La répartition de l'espace se fait en fonction du sexe et de la classe sociale et non en fonction de l'appartenance ou non à la famille. Durant le Moyen- âge et jusqu'au XVIle siècle, les pièces des habitations sont des lieux de circulation, elles n'ont pas de spécificité propre et sont polyvalentes (on mange, se réchauffe, dort, reçoit et cuisine dans la même pièce) : c'est en fait le mobilier qui détermine leur fonction. Les antichambres, salles de réception où l'on fait attendre ceux qui vont être reçu dans la chambre et où l'on reçoit ceux qui n'iront pas plus loin, sont les lieux publics de l'habitat. La chambre avec alcôve est alors le lieu de réception des hôtels particuliers. On peut ainsi caractériser l'habitat du XVIe siècle par les termes de promiscuité et de polyvalence. Avec le Concile de Trente (1545- 1563), la religion rappelle aux catholiques les grands principes du dogme et notamment la notion de péché : la nudité est prohibée. Cela a un effet sur les pratiques quotidiennes : on évite de se montrer nu et l'on protège les enfants de la fréquentation des domestiques en leur réservant des espaces d'isolement. Il faut attendre le XVIIe siècle pour voir apparaître de nouveaux types de rapports aux autres et à soi- même, ainsi qu'un nouveau style de vie : les étrangers, visiteurs et domestiques sont mis à l'écart. En effet, il marque un effet contraire au XVIe siècle : la promiscuité et la polyvalence des pièces débouchent sur une multiplication des pièces du logement permettant une spécification de chacune d'elle. On assiste à la séparation de la vie mondaine, professionnelle et privée qui ont chacune leur espace. Le confort date de cette époque : intimité, discrétion, isolement. L'évolution de l'espace marque le passage du public vers le privé.

Avec le XVIIIe siècle, on voit apparaître des espaces exclusivement féminins en relation avec leur rôle social. L'attention portée aux enfants change à cette époque et les chambres d'enfants et d'adolescents sont désormais au même étage que celle des parents. Les chambres d'enfants et d'adultes sont même liées : c'est un rapprochement spatial et affectif, le logement devient un lieu plus centré sur la famille. On assiste au XIXe siècle à la reproduction et à la transposition du modèle des hôtels particuliers aux habitats plus modestes, avec une surface réduite et une organisation horizontale à un seul niveau. Ainsi, le modèle de l'habitation individuelle est transposé dans l'habitat collectif. L'intérêt de la distribution intérieure augmente, des usages nouveaux apparaissent ainsi que des exigences d'hygiènes (air, eau, lumière, chaleur). Mais surtout, on insiste de plus en plus sur la séparation de la partie privée de l'habitation (intimité, vie familiale) de la partie publique (réception, représentation) et des pièces de service. Le XXe siècle est marqué par des bouleversements économiques résultants notamment des deux guerres mondiales et qui imposent une réorganisation de l'habitat. La reconstruction d'après- guerre se fait dans l'urgence et les années cinquante sont témoins d'une « standardisation de la maison présupposant une normalisation des comportements pour économiser l'espace domestique au maximum. D'où réduction de la maison aux logements de une, deux ou trois pièces » C. Robin (1988). De plus, l'évolution démographique apporte également des changements dans l'habitat, la population vieillit, les femmes sont de plus en plus actives dans le logement et surtout la structure familiale change. Cette évolution des modèles culturels de la famille, de la conjugalité, des rapports parents- enfants, des rites sociaux attachés à la maison et à la socialité domestique, des modifications des pratiques quotidiennes (temps passé en dehors du logement, rythme de vie) a des incidences sur le logement. En fait, la maison n'est plus seulement l'abri de la cellule familiale mais le lieu d'inscription d'un projet de vie où l'investissement dans le temps peut se faire à travers des aménagements.

Ce rapide historique nous montre que l'homme n'investit pas son habitat au hasard, mais selon certaines propriétés qui lui sont données par la société en général (économie, religion, structure familiale, ...). Son logement est le reflet à la fois de la société dans laquelle il vit, mais aussi de lui- même.

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B. Le rôle du chez- soi : l'intimité.

Dans « Les usages de l'intime > , J. Barus- Michel (2000) décrit que la vie humaine se déroule sur plusieurs scènes : publique, privée et intime. L'intimité est en relation avec la subjectivité et le corps, et sa valeur va être déniée, affirmée ou culpabilisée selon les époques

sous l'Antiquité, l'intimité s'inaugure avec le christianisme paulinien et le pouvoir du clergé. Le privé (appartements, maisons...) sont les lieux où se passent les choses qui ne peuvent et ne doivent être montrées, ni mises en scène (défécation, nourrissage, sexualité, dénudation, lavages : les agissements du corps). Le confessionnal est le seul lieu secret de la purification. Au XIXe siècle, dans la bourgeoisie, l'espace privé est le lieu de repli de la femme où l'homme vient se ressourcer. Puis avec l'industrialisation, les femmes des couches populaires ont commencé à apparaître non accompagnées dans l'espace public du travail et des loisirs. Progressivement, il y a eu une suppression de la distinction public- privé. « Le début du XXe siècle est marqué par l'affranchissement du pêché du corps et du sexe. Ainsi, avec la libération sexuelle des années 68 (la loi Veil), la femme dispose de son corps, mais la promotion du plaisir sans discrimination (de sexe) va ouvrir l'espace public aux manifestations de l'homosexualité > (Barus- Michel, 2000).

Après ce bref historique, nous allons parler de la notion du chez- soi, qui renvoie spécifiquement au domaine de l'intimité. Le chez- soi est le lieu de la conscience d'habiter en intimité avec soi- même. Parcequ'il est l'espace de la prise de conscience, il est aussi celui de la connaissance de soi, de ses capacités et de ses responsabilités. C'est un lieu où l'on peut redevenir soi, échapper au regard des autres, exprimer ses goûts, réaliser ses fantasmes. On est chez- soi et l'on se sent chez- soi dès qu'on franchit la porte. Il y a l'idée que la maison est un dispositif d'expression du soi. L'aménagement de la demeure traduit ainsi une quête identitaire, un cheminement intérieur, une histoire intime. Il s'inscrit dans le temps privé, celui de la conscience de l'intériorité. Le chez- soi implique cette question de l'extériorité et de l'intériorité, et cette dynamique du dehors- dedans fait aborder le vécu de la maison comme espace du caché. Toute intimité ne se réalise qu'en relation avec quelqu'un. Le fait de considérer certains lieux de l'habitat comme intimes vont alors engendrer une différenciation des accès à certains espaces en fonction des liens sociaux et affectifs que l'on entretient avec les visiteurs. La maison est avant tout l'espace public de la famille, et l'intimité de chacun de ses membres va prendre place dans la création d'espace personnel. Cet espace va répondre àune nécessité sociale et psychologique indispensable à l'équilibre individuel et familial.

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Il permet à chacun de se positionner par rapport à l'autre, soit dans sa différence à occuper l'espace (aménagement d'une chambre), soit dans sa différence à être seul avec lui- même. Comme nous l'avons dit précédemment, le chez- soi est avant tout le lieu de l'intimité, et donc un lieu de la conscience de soi.

L'intimité semble donc un facteur essentiel de la mentalisation de son intériorité. Elle permet de se positionner comme différent des autres en utilisant cet espace intime comme barrière entre soi et autrui. Cette frontière est importante aussi bien dans les relations interpersonnelles qu'au sein de la famille même. On peut dire que l'intimité est un garant de l'intégrité psychique et corporelle par son côté enveloppant et protecteur.

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  1. Le logement et la collectivité.
    1. Le voisinage et ses représentations.

Le voisinage est un terme qui est lié à toute une atmosphère relationnelle. Le voisin correspond à ce qui est proche dans l'espace, et donc, qui a des chances d'être en relation ou en interaction avec moi.

Le voisinage à la campagne n'est pas le même qu'en milieu urbain. En effet, le voisin est visible, il se situe dans la limite de ses terres, bien séparé par des barrières. On peut l'observer dans ses activités tout en sachant qu'il est séparé de nous. Cette délimitation peut être source de conflits de territoire et d'interminables procédures, mais l'affrontement est ici plutôt clair. Le voisin rural, fermement installé dans ses limites, garantit les miennes. Au contraire, dans la ville, le voisin est invisible et l'on peut ne jamais le rencontrer. On est donc proche au plan spatial mais distant au plan relationnel. Le voisin est là, derrière ses murs, derrière une paroi perméable aux bruits qui laisse entendre lorsqu'il dort, mange, ou regarde la télévision. Cette présence invisible reste un mystère, et alimente les fantasmes le concernant.

Le voisin dans l'immeuble collectif présente des caractéristiques importantes au niveau de la psychopathologie. En quelque sorte c'est un double, un autre moi- même. Il peut faire l'objet de projections intellectuelles, affectives ou délirantes. Ce voisin peut être inconnu, mais peut également être rencontré dans les parties communes où vont s'établir des relations très limitées. Tout un rituel de gestes et de saluts se met en place, et des auteurs ont d'ailleurs étudié ces rituels en montrant leur aspect conjuratoire à l'égard de l'agressivité. On se rend compte que la rencontre du voisin comporte également toute une codification selon l'âge, le sexe et le statut socio- économique. En fait, pour que la relation inter- personnelle réussisse, il faut maintenir face au voisin son personnage. Il n'est pas si facile d'être convivial et certains échouent. Le schizophrène par exemple, qui oscille entre le désir de communiquer et l'impossibilité de le faire, va avoir certainement des difficultés à établir une relation conviviale avec ses voisins.

L'observation de délirants chroniques a permis de constater que la grande proximité dissocierait les liens entre voisins plutôt qu'elle ne les favoriserait. En effet, dans le délire, c'est le voisin qui fait du bruit, qui insulte, qui envoie du gaz ou bien qui pénètre dans l'appartement. Ce phénomène est certainement dû au fait que le voisin est rarement choisi et donc, qu'il est potentiellement gêneur ou agresseur.

Yves Pelicier (1983) distingue au moins deux types de < voisin déliré » dans son article < le voisin ». Tout d'abords, le voisin repéré, bien visible, dans son territoire, ses limites, offrant des zones de conflit et d'affrontement bien cernées. C'est un adversaire de l'extérieur donnant prise à la procédure, à la projection, à la plainte. Il est en fait l'outil idéal pour la construction d'un système délirant. Ce type de voisinage, qui est essentiellement rural, peut alimenter soit des délires de structure paranoïaque, soit de solides haines structurées qui peuvent fonctionner aussi durablement qu'une psychose. Puis, l'adversaire invisible, tel qu'il est décrit dans le voisin d'immeuble. II nourrit à la fois des interprétations, des sentiments durables, mais il est également halluciné. C'est- à- dire, qu'il est halluciné au plan verbal ou sonore, les paroles passant les murs. Ce voisin est vu comme infiltrant, il alimente des fantasmes d'effraction, de pénétration. C'est un territoire très favorable à la psychose hallucinatoire chronique. On a remarqué que les problèmes de voisinages concernent principalement les psychoses paranoïaques. En effet, les schizophrénies sont rarement associées à de tels délires de voisinages, c'est la rue qui est la véritable scène de délires. On peut supposer que cette différence vient du fait que la maison ou l'appartement est un contenant pour le schizophrène, les murs lui fournissent, en quelque sorte, une « super- peau » , un pare- excitation de béton et de briques qui lui assurent une certaine sécurité. Quand le schizophrène délire à propos du voisinage, il a recours beaucoup plus souvent que le paranoïaque à la menace des orifices : par exemple, le délire peut se fonder sur les fenêtres.

Un autre aspect du voisinage et du délire concerne la signification du voisin en tant que double. C'est en fait la façon dont l'autre est intégré à notre système d'existence, pour nous identifier et nous distinguer. On a pu constater que le voisinage pouvait favoriser un renforcement social, simplement avec le salut et la parole banale quotidienne, c'est l'observation de patients ayant déménagés et qui rapportent leurs histoires de voisinages qui l'ont démontrés. Ce qui semblait sans importance avant le déménagement s'est en fait avéré faisant partie d'un système de repères et de références indispensables à l'individu et dont il éprouve un manque après ce déménagement. Le voisinage apparaît alors comme un facteur de situation jouant un rôle important, à la fois pour l'identité et pour la sécurité de l'individu.

Après avoir décrit ce qu'est le voisinage et ce qu'il représente pour l'individu, nous allons maintenant développer ce que signifient les parties communes pour les habitants d'immeubles collectifs.

  1. Les parties communes, une frontière entre soi et l'autre.

Dans le cas des appartements, on observe très bien la signification des lieux communs (l'entrée, les couloirs, le vide- ordures, l'ascenseur) comme une frontière entre le chez- soi et l'extérieur. En effet, l'appartement est un espace privé, nettement délimité, qui s'oppose dans l'immeuble aux parties communes. L'individu va alors vouloir y marquer son unité pour se distinguer des autres. Ce désir est renforcé par le fait que les parties communes n'appartiennent pas spécifiquement à l'individu et qu'il doit les partager avec ses voisins.

Les lieux communs ne sont pas toujours respectés puisqu'ils rompent avec l'homogénéité spatiale et qu'ils font partie de l'extérieur. L'individu n'y est pas reconnu en tant qu'individu, et ces lieux lui renvoient l'image de lui- même en tant qu'autre, il n'est pas distingué de ses voisins. Dans un immeuble collectif, les parties communes sont des espaces de transition du dedans vers le chez- soi. Elles représentent pour l'individu l'avantage d'un entretien réduit puisqu'elles s'arrêtent aux limites de l'appartement. Par ailleurs, l'entretien renvoie à un « ils > et la contradiction entre l'entretien de chez- soi et « ils > , peut engendrer une vive agressivité. Cette agressivité s'exprime sous la forme d'un, « J'entretiens mon chez­moi et les parties collectives mal entretenues témoignent contre mon chez- moi, c'est- à- dire que, si l'immeuble est sale, alors mon appartement est sale. »

Cet espace de transition est également une limite entre voisins, elle constitue une mesure préventive contre l'intrusion des uns par rapports aux autres. Les enjeux de l'intrusion sont trop risqués pour être encouru, ils sont « l'intimité mal contrôlée, peu normée, la promiscuité avec des personnes qui sont spatialement proches » (Serfaty- Garzon). Ce qu'il faut entendre par ces enjeux, c'est qu'ils représentent pour l'individu une sorte d'effraction àson moi. « L'habitant porte en lui la conviction que sa maison est protégée par sa valeur symbolique de sanctuaire privée et que de la même façon, son for intérieur est protégé par le respect d'autrui à son égard » (Serfaty- Garzon).

Comme nous avons pu le constater, les parties communes sont des lieux frontières entre le chez- soi (appartement, maison) et l'extérieur. Elles représentent « l'autre », le voisin, le « ils », dans leur forme la plus impersonnelle et une certaine agressivité à leur égard peut naître dans cet espace de transition. Cette limite évoque également une protection contre l'intrusion, la limite ne pouvant être franchit par l'autre sans son consentement.

L'intimité du chez- soi, les bons rapports de voisinages ou le maintien de la frontière dedans- dehors au niveau des parties communes, sont des éléments qui paraissent essentiels àla protection de son (for) intérieur. Pour cerner au mieux l'importance de ces éléments, nous allons étudier l'impact des troubles de voisinages sur la santé mentale.

III.              La santé mentale

A.     Définition.

La santé mentale est définie par le Dr Thuillier (1996) comme un « Aspect de la santé caractérisé par un bien- être psychique et une capacité d'adaptation au milieu ». Dès 1948, la notion de santé mentale vient compléter, voire remplacer celle de maladie mentale. L'OMS définit la santé, non plus comme l'absence de maladie, mais comme un état complet de bien­être physique, mental et social. Cependant le bien- être mental est plus difficile àconceptualiser que le bien- être physique et fait appel à des notions complexes où s'entremêlent le social, le culturel et l'individuel. Ce bien- être souvent appelé santé mentale positive, par opposition à la santé mentale négative, correspond à autre chose que l'absence de maladie mentale. Il faut donc articuler trois concepts : la santé mentale positive, la négative et la maladie mentale. Si on admet que la maladie mentale correspond à des troubles psychiatriques classifiables dans une nosographie diagnostique, la santé mentale se situe sur un continuum qui va de la bonne santé mentale à la mauvaise santé mentale. On retrouve sous ce terme tout ce qui est pertinent à l'état mental du sujet : sa souffrance, sa maladie, ses interactions avec l'environnement, son bien- être.

B.     La santé mentale positive.

La santé mentale positive est selon Tuillier (1996), la « capacité de faire face aux stress inévitables de l'existence ». Mais la première définition a été proposée par M. Jahoda en 1958, elle est basée sur trois thèmes : La réalisation personnelle (l'individu doit être capable d'exploiter au maximum ses capacités) ; La maîtrise de l'environnement (l'individu doit être relativement indépendant du milieu social) ; et L'autonomie (l'individu doit être capable d'identifier les problèmes, de s'y confronter et de faire l'effort nécessaire pour les résoudre lui- même).

Ce concept a été étudié empiriquement par des chercheurs américains qui ont tout simplement demandé à des individus s'ils étaient heureux, s'ils se sentaient bien, s'ils avaient un vécu positif, cela grâce à une échelle de bien- être psychologique proposée par Bradburn (1965, 1979). L'échelle comportait une dizaine de questions mesurant l'affect positif et l'affect négatif. Si le résultat était positif, il indiquait une bonne santé mentale et s'il était négatif une mauvaise santé mentale positive.

Cette définition sur la santé mentale positive est intéressante parcequ'elle prend en considération deux choses : d'une part le stress inévitable que l'on rencontre quotidiennement, et d'autre part, les réponses adéquates pour y faire face. Ceci nous donne un aperçu du type de personnalité capable de répondre à ce stress, c'est un thème que l'on peut rapprocher de l'individuation et de l'autonomie, éléments nécessaires au bon développement identitaire de l'individu.

C.     Le stress.

Les recherches sur les conséquences psychologiques liées à l'environnement sont presque exclusivement centrées sur les effets négatifs de l'environnement. C'est le cas notamment de Levy- Leboyer (1980) dont l'objectif a été de décrire les perturbations causées par des conditions environnementales défavorables et de préciser les caractéristiques responsables de leurs nocivités.

Les effets étudiés peuvent présenter un caractère accidentel et réversible (impact du bruit sur l'apprentissage) ou être qualifié de constitutionnel lorsque l'environnement est envisagé comme responsable de modifications durables de la personnalité, de modalités du comportement social, voire de conduite que la culture perpétue. Afin de mieux comprendre ce que représentent ces données, nous allons définir la notion de stress.

Qu'est- ce que le stress ?

Le stress est une notion introduite par Hans Selye en 1936 avec une signification systémique : une situation est stressante lorsque l'organisme réagit à une stimulation nocive ou est altéré par cette stimulation. Ce ne sont pas deux types de réactions possibles, l'une passive (subie) et l'autre active (adaptative), mais plutôt des différentes étapes d'un processus d'adaptation (nommé par Selye, GAS : syndrome général d'adaptation) observable chaque fois que l'organisme doit faire face à des agressions, ou plus généralement, à des conditions environnementales défavorables. Le GAS a trois stades

*   le` stade : Période d'alarme où l'organisme mobilise ses ressources,

*   2e stade : Période de résistance où il lutte contre les perturbations extérieures,

*   3e stade : Période d'épuisement où les capacités de lutte de l'organisme sont réduites àzéro.

< Le caractère le plus important des stress, c'est qu'ils déclenchent une activation biologique et psychologique, activation qui peut être par elle- même, une source de grave perturbation > (Saegert, 1976). Il y a une difficulté à différencier le stress biologique du stress psychologique car les causes sont souvent présentes simultanément. On se demande si le stress existe quand la dimension psychologique est absente.

Les facteurs de stress.

Pour expliquer le caractère stressant d'un espace, certaines approches ont développé l'idée de surcharge environnementale : « lorsqu'un individu se trouve, par exemple, dans les lieux où il doit faire face à des informations variées, nombreuses et nouvelles pour lui, il va adopter un comportement qui le protège de ce qu'il vit comme un envahissement : évitement, et parfois, refus des échanges sociaux. Ainsi les lieux peuvent être une source de déséquilibre psychique et entrainer des conséquences telles que la perte du sentiment de responsabilité, ou la désindividuation ». G.- N. Fischer (1997)

Une autre interprétation considère qu'il y a un stress à partir du moment où il y a une perte de contrôle sur l'environnement dans lequel on se trouve. Si quelqu'un, par exemple, exposé à un espace très bruyant n'a aucune possibilité de réduire le bruit, il aura le sentiment qu'il n'exerce aucun contrôle sur lui.

En dehors des études sur l'espace et le stress, d'autres ont mis l'accent sur la psychopathologie de l'espace. Deux points de vue coexistent, d'un côté, on met l'accent sur le caractère pathogène de certains espaces, dans la mesure où ils activent ou réactivent un comportement pathologique (phobies spatiales par exemple) ; d'un autre côté, on part de l'existence d'une relation proprement pathologique à un espace donné. Il s'agit plus particulièrement du caractère pathologique de l'individu dans sa relation à lui. Les études portant sur les délires ont montré comment le rapport à la maison est lui- même une expression de la pathologie en révélant le lien étroit entre le sort de l'individu et celui de la maison (les tentatives d'agressions, les intrusions dans la maison, sont vécues par l'individu comme une menace pour lui- même, quand il protège sa maison, il se protège lui- même).

 

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7 Mars 2008