LA REINE PEDAUQUE

Pierre Salies

Archistra, 158, Avril 1997 (avec la permission de Mme Salies)

Elle fait partie de notre patrimoine français.

De notre patrimoine toulousain, en particulier.

En réalité, on ne sait pas trop qui se cache derrière cette étrange dénomination de "reine au pied d'oie".

Pé d'aouco !

Histoire ou tératologie ?

Ou mieux encore : légende ?

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Il n'en fut pas toujours ainsi.

Pendant longtemps, Pédauque fut identifiée et considérée "à coup sûr" comme la fille de Marcellus, cinquième "roi" de Toulouse, qui répondait au doux nom d’Austris.

Les historiens de la Renaissance toulousaine étaient aussi affirmatifs en leur « savoir » que certains de nos érudits contemporains.

Ainsi, Nicolas BERTRAND, dans son "de Tolosanorurn Gestis"; voici la traduction de ce qui concerne notre Pédauque / Austris :

"Fils aîné du roi Thabor, Marcellus, homme austère et cruel, lui succéda. Il avait une fille unique nommée Austris, aussi pleine de douceur qu'il l’était lui- même de rudesse. Elle brillait tant par sa modestie et sa bonté, que le peuple toulousain l’entourait de vénération. Dieu ne voulut pas qu'une créature aussi vertueuse embrassât le culte païen, aussi lui envoya- t- il une lèpre hideuse.

Austris dissimula ce mal affreux en se recouvrant de lin fin et de pourpre. Ayant ouï parler des vertus et des miracles des saints Saturnin, Martial et Antoine l’appaméen [ Il s'agit de saint Antonin de Pamiers.], elle recueillit leurs doux et salutaires enseignements. Elle fit appeler Martial et les autres saints hommes et demanda à la vertu du Crucifié qu'ils prêchaient, de lui rendre la santé, moyennant quoi elle recevrait le baptême. Elle reçut en effet le divin sacrement avec une piété fervente et fut guérie, mais elle tint sa cure secrète.

Secrètement aussi, elle se mit à adorer le Christ en un lieu isolé, car elle craignait la colère de son père. Sa santé se raffermit de plus en plus à mesure qu'elle se vouait davantage au culte de Dieu. Elle se passionna pour la grande et miraculeuse mission de Saturnin et de Martial, dont elle prévoyait le martyre."


NOGUIER, autre historien de même époque, reprit cette thèse:

"Quand Austris chercha un lieu loin du tumulte pour ses oraisons, elle le trouva à Saint- Cyprien. Le roi Marcellus capta une source, construisit un aqueduc pour conduire l'eau en ce lieu où fut bâti le palais de Peyrolade ... Malheureusement ce roi Marcellus et la reine Austris sont des personnages mythiques". Mais NOGUIER concluait "d'aucuns disent que c'estoit la regine Pedauco".

La source captée, l'aqueduc, sont aujourd'hui bien connus. Il s'agit de l'aqueduc de Lardenne et du Pont Aqueduc, dit Pont Veux, qui traversait la Garonne. Cet ensemble, désormais connu sous le nom d'aqueduc et de Pont de la reine Pedauque, côtoyait un autre édifice qui entra également dans la légende.

A proximité du système-aqueduc, contemporain ou non de celui- ci, existait un ensemble bâti, connu très anciennement sous le nom de "bains de la Régine". Il se situait près de l'ancien château de Bourrassol dans la propriété dite aujourd'hui "les Sources" et ses vestiges ont existé jusqu'en 1834. Il semble que ces ruines aient été en rapport avec l'ensemble hydraulique du quartier. En fait, il y a confusion entre un établissement, des thermes dont DUMEGE découvrit les vestiges, assez riches, en 1834, et un autre établissement qui avait été exploré en 1775 par SAGET.

L'un était, sans doute, un réservoir recueillant les eaux, soit pour alimenter le secte soit pour les envoyer à l'aqueduc, vers le sud, après avoir capté en chemin les eaux d'une douzaine de sources. La première hypothèse, adoptée par G. BACCRABERE, semble la plus sérieuse. Quoi qu'il en soit, le nom de ces bains de la Régine a toujours intrigué le public, sans doute, mais plus substantiellement les historiens qui en ont parlé. Qui était cette "régine" ?

La réponse est donnée dès le XVe siècle : en 1478 dans le cadastre, ce sont les banhs de la Regina Pedauca, alors qu'en 1458, on disait seulement, dans le cadastre, les banhs de la Regina, sans préciser. Etait- ce par abréviation ou bien le nom de Pédauque n'était- il pas encore introduit ?

Par la suite, ce furent les bains de la reine Pedauque. Le nom devint traditionnel. Par contamination, l'aqueduc voisin qui n'avait, avec ses bains, peut- être aucun rapport direct, avait été à son tour qualifié d'aqueduc "de la reine Pedauque". Le pont- aqueduc sur le fleuve fut logiquement le Pont de la reine Pedauque. Chaque siècle ajouta à la promotion de cette reine, et tant de répétitions finirent par donner, au moins en apparence, une assiette sérieuse - sinon un trône - à cette mystérieuse reine.

La légende poursuivait son chemin, quand on pensa avoir découvert le tombeau de Pedauque-Austris. La découverte était d'importance, et méritait une expertise sérieuse. C'est ce qu'on fit.

En 1718, une requête fut présentée aux Capitouls, par Nicolas de BOISSONNADE, de Cintegabelle, pour faire examiner par un peintre et un sculpteur habiles antiquaires, un tombeau de marbre par lui découvert dans l'ancien cimetière des Comtes, devenu cimetière paroissial de la Daurade, qu'il considère comme le tombeau de "la princesse Austris, vulgairement appelée Reyne Pedauco, fille de Marcellus, roi de Toulouse, ensevelie au temple d'Apollon, qui est l’église de la Daurade." Comme "cette pierre est exposée au mauvais temps et à l'indiscrétion des enfants qui vont jouer dessus," il voudrait faire faire le plan "de ce monument respectable avant qu'il ne fût détruit, par quelque authenticité de justice qui ne permette pas à la postérité d'en douter". Une Ordonnance, du 28 février 1718, portait qu'il sera procédé, aux frais du suppliant, par MM. RIVALS peintre et d'ARCIS, statuaire, en présence d'un Capitoul.

Les experts étaient hommes sérieux et compétents.

Un procès- verbal de la vérification faite par les deux experts fut dressé en présence du Capitoul François- Joseph de CORMOULS, le 17 mars 1718. Il s'agissait d'un sarcophage chrétien, aujourd'hui conservé au Musée de Toulouse *. Les experts déclarent s’être rendus au cimetière de la Daurade "sous les arcades et tout au bout du côté de l'église, où était anciennement la porte dite de fer et y avoir vu une pièce de marbre gris, ayant 9 pans 4 pouces de long (2,13 m) et 1 pan 5 pouces de large (0,36 m), fort gâtée par le temps et rompue par le milieu, maçonnée en travers dans le mur qui ferme ladite ancienne porte de fer, portant un bas relief qui nous a paru être le devant du tombeau de quelque personne de distinction et chrétienne." Ils décrivent ensuite, sans les interpréter, les scènes de ces bas- reliefs (la multiplication des pains et la résurrection de Lazare) et, subissant l'influence des rêveries de BOISSONNADE, ils déclarent que, dans le compartiment où est l'espèce de tombeau relevé sur deux pieds carrés, on voit assez distinctement sur le haut un pied d'oyson de chaque côté (ce sont les plis de deux rideaux drapés à droite et à gauche au- dessus du tombeau de Lazare). Les deux experts ajoutent qu'ils ont fait un dessin du monument, «  de commun accord et ensemble pour servir en tant que de besoin » Signé D'ARCYS, sculpteur du roi en son académie royale de peinture et de sculpture de Paris et de la province du Languedoc; RIVALS peintre de l'Académie de Rome et de l'hôtel de ville de Toulouse.

 


A cette date et depuis près d'un siècle, le trône d'Austris était ébranlé. L'auteur de cette destitution était l'érudit abbé CHABANEL curé de la Daurade qui écrivit en 1621 une longue démonstration pour prouver que la reine Pédauque était Ragnachilde, la femme de Théodoric III. On lui avait attribué de surnom de "Pedauque" : "parce qu'elle avait ordinairement les pieds dedans l'eau comme les oysons, et prenait plaisir à se baigner". Sidonius lui dédia une épigramme de douze vers destinés à être gravés autour de la baignoire, cadeau d’un certain Evodius, pour que Ragnachilde puisse se baigner "par délicatesse de femme" et aussi parce qu'elle désirait avoir des enfants.

CHABANEL s'appuyait sur le fait que le tombeau de Ragnachilde était conservé à la Daurade "sur la porte par laquelle on va au cimetière des Comtes". Sur ce sarcophage étaient représentés des personnages évangéliques se mouvant à travers un dessin plusieurs fois répété imitant des pattes d'oie. C'était en fait, les plis de rideaux drapés.

Austris ou Ragnachilde ? Querelle d'érudits. Pour les Toulousains, c'était Pédauque, voilà tout !

RABELAIS connaissait bien Toulouse. L'auteur de Pantagruel nous montre combien de son temps la reine Pédauque était populaire. "Elles étaient, dit- il, largement pattées, comme sont les oies et comme jadis à Toulouse les portait la reine Pédauque." Noël DU FAIL, dans ses Contes d'Eutrapel , nous apprend que de son temps on jurait à Toulouse "par la reine Pédauque".

Frédéric MISTRAL dans son Trésor du Félibrige a recueilli de bien curieuses choses et sous la rubrique Ped- d'auco nous rappelle que RABELAIS donne comme un juron toulousain : "par la quenouille de la reine Pédauque". D'après une légende (!) cette reine avait une quenouille merveilleuse qui, en dépit d'un travail incessant, ne s'épuisait jamais. Et l'on disait proverbialement dou tèms que la reino Ped- d'auco fielavo pour dire : "dans le bon vieux temps". Mais à l'article Berto le même MISTRAL désigne la comtesse Berthe épouse de Boson, comte d’Arles (Xe siècle) et cite le proverbe dou tems que Berto fielavo "dans un temps plus heureux" ce qui se dit en italien al tempo que Berta filava ...

Austris, Ragnachilde ou Berthe ?

L'affaire se corse . Jean-Baptiste BULLET, théologien de l'Université de Besançon a laissé d'importants ouvrages d'érudition. En 1754, il avait publié un savant mémoire pour prouver que le breton était la langue primitive du monde, et aussi, en 1773 une "Réponse aux difficultés des Incrédules", qui faisait suite à son ouvrage sur "l’existence de Dieu démontrée par les merveilles de la nature (1768) et n'oublions pas sa « Mythologie française », de 1771 _.

Donc BULLET, démontra comment Robert ler roi de France, avait épousé en 995, Berthe de Bourgogne, dont il était le cousin au quatrième degré. Excommunié par le pape Grégoire V pour cette union contraire aux canons de l'Eglise, il ne fallut rien moins que l'interdit jeté sur son royaume et l'abandon où le laissèrent tous ses serviteurs pour qu'il pût se résoudre à répudier Berthe, qu'il chérissait tendrement. Le cardinal Pierre Damien, qui écrivait soixante ans après cet événement et fut vraisemblablement l'écho de la tradition populaire, raconte que Berthe accoucha pendant l'interdit et, par "effet de la colère divine, mit au monde un fils dont la tête et le cou étaient d'une oie et non d'un homme". Il est donc très probable que l'on voulut éterniser le souvenir de cette prétendue vengeance céleste pour épouvanter, par la vue perpétuelle de ce châtiment,. ceux qui oseraient braver les censures ecclésiastiques. Et Berthe, portant avec elle le signe de réprobation dont Dieu l'avait frappée dans son fils, devint le symbole menaçant pour les adversaires du pouvoir temporel de l'Eglise et dut être alors mise en évidence sur nos monuments religieux.

Si l'on observe, d'autre part, que Robert fut le bienfaiteur de l'abbaye de Saint- Bénigne, à Dijon, et que sa statue et celle de la reine Pédauque s'y trouvent placées l'une en regard de l'autre, cela prend valeur de confirmation.

C'est à Toulouse que le personnage de la reine Pédauque est le plus populaire. BULLET entre à ce sujet dans une série d'inductions curieuses à suivre, comme un témoignage des efforts auxquels on peut se livrer pour venir à bout d'une thèse douteuse.

Après sa séparation d'avec Berthe, Robert épousa une méridionale, Constance, fille de Guillaume comte d'Arles, femme impérieuse. Ceux qui aspiraient à des grâces cherchaient à la flatter. Le moyen le plus sûr était de railler, d'outrager Berthe qu'elle regardait comme sa rivale, parce que celle- ci possédait toujours le cœur du roi et jouissait de grandes prérogatives. Ainsi, on ne manqua pas d'appeler devant elle Berthe la reine au pied d'oie.


Constance alla à Toulouse; on lui fit une entrée magnifique dans cette ville et on la logea à Peyrolade, château bâti par les Romains, vis- à- vis de Toulouse, sur la rive gauche de la Garonne. L'aqueduc antique passait par les jardins de cette habitation pour conduire les eaux de la rivière dans la ville. Il formait une espèce de pont si étroit qu'un homme n'y eût pu passer, mais seulement une oie; on l'appela donc par badinage le pont de l'Oie. Pour faire la cour à Constance pendant son séjour à Toulouse, en lui montrant le pont de l'Oie, qui était vis- à- vis de son palais, on lui disait que c'était le pont de la reine aux pieds d'oie. Cette raillerie se perpétuant parmi le peuple de la ville, il appela cet aqueduc le pont de la reine Pédauque, et c'est ainsi que selon BULLET, cette tradition aurait été plus connue à Toulouse que partout ailleurs.

Mais une Berthe peut en cacher une autre. Sous ce même nom, certains érudits prétendirent qu’il s’agissait  de…..Berthe- au- grand - pied, femme de Pépin- le- Bref et mère de Charlemagne. Elle avait, dit la chronique, un pied plus grand que l'autre. Peut- être faut- il évoquer la dame- oie du panthéon nordique et celtique, venue séduire les héros ... Sainte Isberge, fille de Pépin et soeur de Charlemagne, reçut en don du ciel une lèpre divine qui lui permit d'échapper au mariage que ses parents avaient arrangé. Dans un tel contexte, on n'en est plus à un pied d'oie près

Le Père MABILLON, bénédictin de la Congrégation de Saint- Maur, auteur des Acta Sanctorum ordinis sancti Benedicti (Saints de l'Ordre de Saint Benoît) et fondateur de la science diplomatique (étude des "diplômes" et chartes ... ) mort en 1707, avait émis l'idée que la reine Pédauque pouvait être ... Clotilde!

Cet avis était aussi celui du Père MONTFAUCON, autre moine bénédictin, qui entre autres mérites, a droit à notre reconnaissance pour avoir fondé la paléographie. L'un et l'autre croyaient qu'on avait voulu ainsi représenter la femme de Clovis, sainte Clotilde, et que c'était pour marque de sa prudence qu'on l'avait ainsi gratifiée d'un pied d'oie (!) ou bien qualifiée ainsi, en souvenir de la prudence des oies du Capitole !

Et puisque nous remontons dans le temps, écoutons l'abbé Jean LEBEUF, autre érudit (1687- 1760), qui "a rendu de grands services à l'histoire nationale par ses savantes et exactes recherches". Il écrivit ses "Conjectures sur la reine Pédauque où l'on recherche quelle pouvait être cette reine" ... Voici ce qu'il proposa:

Selon lui, la reine Pédauque ne serait autre chose que la reine de Saba, et, pour arriver à cette conclusion, il a recours à une tradition judaïque rapportée dans le paraphraste chaldéen. Voici cette tradition, que nous croyons assez curieuse pour être citée ici .

Lorsque la reine de Saba fit le voyage de Jérusalem pour voir Salomon, ce prince attendit sa visite dans un appartement de cristal qu'il avait fait construire dans son palais. Etant entrée dans la salle où était le monarque, la reine crut le voir dans l'eau et leva sa robe pour s'approcher de lui. Mais alors, Salomon, très peu galant, voyant ses pieds qui étaient hideux, lui dit: "Votre visage a la beauté des plus belles femmes, mais vos pieds n'y répondent guère." Cette tradition, jointe à l'habitude qu'avait la reine de Saba de se baigner tous les jours, aurait suffi, dit l'abbé LEBEUF, à lui faire donner par les chrétiens le nom de Pédauque. Une fois cette donnée admise, s'appuyant sur l'opinion de quelques saints Pères qui, dans Salomon et la reine de Saba, ont voulu voir une figure de Jésus- Christ et de son Eglise, il motive assez tien la présence de cette princesse sur les portails de nos cathédrales ...

C'est lui qui remarqua qu'on trouvait la statue de Pédauque à Saint- Bénigne de Dijon, à Saint-Pourçain d'Auvergne, à Saint- Pierre de Nevers, à Sainte- Marie de Nesle en Champagne, soit un peu partout en France.

C'était un coup fatal porté à la tradition toulousaine. Adieu Austris. Adieu Ragnachilde. L'abbé LEBEUF a renversé votre trône. Mais les Toulousains ne se tinrent pas pour battus. " Un des érudits exquis qui voilent leur érudition sous des dehors simples et modestes", qui avait opté pour la forme "Ranahilde", écrivit:

"Ce serait faire une peine inutile et cruelle à beaucoup de Toulousains que de paraître mettre en doute l'existence d'Austris, fille de Marcellus, dont certains historiens ont fait la reine Pédauque, cependant que d'autres prolongeaient si j'ose ainsi dire, la reine Pédauque dans la personne de Ranahilde.

Mais vous savez aussi, bien certainement, qu'un ou deux commentateurs soutiennent qu'il conviendrait plutôt de considérer comme une sorte d'usurpation le titre de "reine" attribué à Austris, qui était en réalité appelée, par ses contemporains, "raine" c'est- à- dire "grenouille" à cause de ses facultés exceptionnelles dans les ébats nautiques."

"Cette observation est juste. Elle paraît fondée. Le nom de Pédauque et celui de Ranahilde donné plus tard à Austris, sont bien un hommage du populaire à la fille de Marcellus qui fendait l'eau avec l'aisance majestueuse d'un cygne (pé d'aouco ) eu avec la facilité d'une grenouille (rana en latin, de là, Ranahilde)."

"Oie, raine ou reine, elle fait figure presque dès le commencement de notre histoire. Elle passe, en tous cas, pour avoir été d'une rare beauté, et comme il nous est aisé de nous mettre d'accord sur ce dernier point, qui ne fut jamais discuté, convenons que l'intervention divine seule pouvait lui avoir donné cette grâce surnaturelle, puisque, loin de se trouver irrémédiablement enlaidie par la lèpre hideuse dont son bon ange l'avait gratifiée, elle n'en était que plus séduisante. Au surplus, que nos reines de beauté s'appellent Pédauque, la Belle Paule ou Clémence Isaure, elles incarnent pour nous l'insigne perfection de la Toulousaine."

D'autres historiens, non moins érudits, - ils le sont tous - ont écrit que Ra(g)na(c)hilde "très forte à la nage" avait l'habitude de se glisser dans l'aqueduc franchissant la Garonne pour se rendre de sa résidence du plateau de Lardenne - à la Régine - au palais royal de son époux, sur la rive droite.

Ainsi, Pédauque serait la première "femme- grenouille", précédant de plusieurs siècles les « hommes- grenouilles », nos plongeurs, monopalmistes et autres pratiquants de la natation toulousaine. A Toulouse, on a de qui tenir!

Il ne faut pas prendre l'oie pour un canard; même pas pour un canard boiteux. Les meilleurs traités d'économie rurale nous disent que les oies nagent peu, ne plongent jamais et ne se rendent au bord de l'eau que le soir, à l'heure où justement les canards la quittent. Ce sont les oies sauvages qui aiment les plaines marécageuses et s'abattent sur les étangs pour y passer la nuit. Mais qui oserait qualifier la reine Pédauque d'oie "sauvage" ? Ce serait un impardonnable crime de lèse majesté ...

Peut- être faudrait- il, par prudence, "sortir de l'eau", et marcher "à pied sec". Une oie n'est donc pas un canard, et malgré ses palmes, il lui arrive plus souvent de marcher sur le plancher des vaches que d'offrir ses soubassements à la vue de poissons voyeurs. Avec son confrère le canard, l’oie a en commun une certaine démarche chaloupée quelque peu alourdie quand approchent Noël et le janvier fatal. Leur déhanché peut passer pour séduisant. On l'a cependant assimilé à une boiteuse. Claudicante, clopinante, bringuebalante, l'oie serait- elle bancroche ? Beaucoup l'ont pensé, assimilent de ce fait tous les munis de pieds d'oies, les pé d'aucos à la boiteuse. En Rouergue, selon MISTRAL, un pe d’aucos , c'est un pied bot...

Michel PRANEUF * va plus loin, et écrit: "Les personnes boiteuses étaient soupçonnées d'être des magiciennes ou des sorcières, dont la faculté de se transformer en oiseau, leur seconde nature, était révélée par leur claudication."

Nous croira-t-on ? La tradition pédauquine s'est transmise jusque dans la cour de nos écoles, et n'a disparu que depuis moins d'un siècle de nos récréations. A quoi jouaient les enfants ? Les filles surtout ? - A la boiteuse (Ou vas- tu belle boiteuse ... ou encore : Abets de bélos aoucos, madamo la tortobatudo ... ou encore : Quand la boiteuse s'en va au marché ... ).

Dans ces trois cas, il fallait simuler une boiteuse.

Voilà une grande page du folklore à ouvrir

Si les pédauques sont des boiteuses, les reines pédauque sont donc aussi des reines boiteuses. A l'heure de leur statufication, le ciseau du sculpteur hésitait. Une statue ne bouge pas. Comment représenter une reine boiteuse immobile ? Par un déhanché ? Mais toutes les boiteries ne dérivent pas de coxalgies ou de coxarthroses. Alors ? La solution ? Les affliger d'un pied anormal : un pied d'oie !

•            •

Revenant à l'aqueduc, on a proposé une étymologie apaisante pour l'intégrité physique de la reine. L'aqueduc traversait la Garonne par un pont- aqueduc, évidemment posé sur piles. Après la disparition de l'ouvrage, une pile subsista, étrange chicot au milieu de l'eau, qui servait annuellement à brûler puis noyer ce pauvre Carnaval. D'autre piles de l'aqueduc furent découvertes, notamment par Jules CHALANDE. C'étaient les pieds de l'aqueduc, donc les pieds de l'eau, en bon latin pedes aquae. Les Toulousains patoisants, peu latinistes, auraient traduit par pieds d'oie, pedes aucae. Il faut dire qu'il n'y a pas un bien grand pas àfaire, fût- ce un pas- de- l'oie, pour "passer" de l'un à l'autre. Ni pour passer muscade. Les étymologistes sont parfois d'excellents jongleurs.

 Les interprétations se suivent et ne se ressemblent pas. On observa aussi que les cagots du Béarn, de la basse Navarre, etc., étaient anciennement obligés de porter sur leurs vêtements la figure d'un pied d'oie ou de canard, parce qu'ils étaient regardés comme des réprouvés et des excommuniés. RABELAIS, pour la même raison, appelle les Vaudois de Savoie canards ou caignards de Savoie. Découpée dans une étoffe rouge, cette patte d'oie était la marque distinctive des gens anormaux, comme l'étaient les lépreux.

La lèpre hideuse d'Austris fait penser à la lèpre d'Angadrême, obtenue pour échapper au mariage que ses parents voulaient avec un certain Ansbert, qui devint par la suite ... évêque de Rouen !

De son côté, nous l'avons vu, sainte Isbergue, fille de Pépin- le- Bref et donc soeur de Charlemagne, devait épouser le fils du roi d'Angleterre mais, comme sa préférence allait à Dieu et quelle aimait mieux les fréquentations de l'ermite saint Venant que celle de la cour, elle pria si fort durant une nuit, qu'une lèpre divine lui couvrit tout le corps.

Et comme les exemples de ce type sont légion dans toute la France, on peut s’interroger sur le sens à donner à cette lèpre qui conduit donc à un tabou nuptial. Des mythologues ont avancé l'hypothèse qu'il pourrait s'agir d’un indice permettant à déceler, sous le culte chrétien, le souvenir d'une dévotion antique, envers quelque déesse païenne du type Dame- Oie, Dame- Cane : que l'on songe ici à la propre mère d'Isbergue, l’épouse de Pépin- le- Bref, Dame- Berthe que l'on disait avoir un grand pied, que l'on songe aussi à la reine Pédauque.

Cette Dame- Oie, bien connue dans le panthéon nordique et celtique, avait essentiellement pour fonction de venir séduire les héros. L’état de la lèpre traduirait alors le passage d'un monde à l'autre, de celui des dieux à celui des vivants; il expliquerait sous la forme d'une image merveilleuse dont le sens mythique profond a été perdu, qu'une dame de l'au- delà s'est métamorphosée pour venir ici- bas séduire un héros celte *.

*Bull. du Cercle d'Etudes Mythologiques - n'24 oct. 1995. Raîrabeaucourt.59283.

S’il est vrai que "les traditions ne sont pas que des souvenirs pour de vieux nostalgiques, elles sont aussi les témoins d'une ancienne culture." Il est également vrai que les coups de boutoirs de la science pure ne détruisent pas toutes les traditions, car elles ont eu le temps d'essaimer, de croître et d’embellir.

En fait d'essaimage, il faut signaler que de nombreuses exploitations agricoles ont des vocables dérivant de "pédauque".

La Pédauque: Mézerville (Aude) que le Cartulaire de Mirepoix, en 1781,écrit "Pedauc".

Pédaucou :Villeneuve lès Bouloc (Haute-    Garonne)

                 Balbèze (Haute- Garonne)

Pedaoucat: Betplan (Gers)

Pedoucau. : Cazabon (Gers)

Pedaouquo: Corneillan (Gers)

Pedauque: Saint- Vincent du Pendit (Lot).

Peut- être en oublions- nous. Il y en a certainement d'autres et nous comptons sur nos lecteurs pour nous signaler tout toponyme se rapportant au thème du pied d'oie.

Auco, aucou, aucat ... la famille est nombreuse. Qu'on en juge :

  • l'auco, c'est l'oie, le noyau de la cellule familiale.
  • l'aucat, c'est le petit jars, l'oison, à propos duquel MISTRAL cite l'expression - Ped d'aucat, pied tourné en dedans.

Le féminin c'est l'aucato ou

  • l'aucasso, c'est la grosse oie. On s'en sert surtout pour désigner une fille stupide.
  • l'aucou, c'est l'oison. On l'appelle aussi auquet. MISTRAL cite : jaune coume un pèd d'auquet.
  • l'auqueto, c'est la petite oie. Mais un ped d'auqueto c'est ... une racine épatée, chevelue
  • l'auquetoun, c'est le petit oison.

Dans le domaine historico-mythique, il y a également beaucoup à recueillir. L'aqueduc de la Pédauque toulousaine vient s'inscrire dans une longue série à rechercher dans la toponymie légendaire des Travaux Publics où les reines sont à l'honneur. A leur tête, vient Brunehaut. Dans le Nord, l’Aisne, le Hainaut, existent des chaussées de Brunehaut. Dans la Meuse, le chemin de la reine Brunehaut. Dans le Cantal, c'est le passage de même nom. Près de Charleroi, c'est la chaussée Bruneaux (en langue du pays Cauchée Brunaut). Un auteur ancien écrivit que ce nom venait "d'un ancien Roy des Belges nommé Brunehaldus", mais d'autres auteurs revenaient à Brunehaut, femme de Sigebert roi d’Australie qui avait fait faire toutes les chaussées. En 1755 on propose une autre étymologie : le vieux mot teuton brunda qui signifie : ferme, solide ... Et un autre renchérit, rappelant que brun ou braun signifie fuscus, noirâtre ...

D'autres voies ont reçu divers noms de reines, en général mal identifiées :

· en Auvergne, le passage de la reine Marguerite

· en Languedoc, Lou cami de la reina Achileta

· en Provence, Lou camin de la reino Jano [Jeanne de Naples]

• en Lorraine, le chemin de la reine Houdiotte

• en Franche- Comté et dans le Cantal, le chemin de la reine Blanche

• dans le Morbihan, le chemin de la reine Anne

• en Basse- Bretagne, la chaussée d'Ahès, le chemin d'Ahès, etc. .

Après tant de reines, voici les fées et les sorcières, héritières de divinités antérieures :

« L'Eglise n'a pas réussi à les évincer; elle a dû tolérer leur survivance en les reléguant dans un monde parallèle et inférieur . Sans toujours les maudire, elle en a fait un petit monde imaginaire propre tout au plus à distraire les enfants et les innocents De ce qui était souvent un attribut caractérisant jadis une de leurs fonctions, elle a fait un signe distinctif et infamant; et c’est ainsi que certaines sont serpentiformes et d'autres pédauques ... Elles n'ont jamais été entièrement oubliées pour autant : c'est Dame Agaise dans les Vosges, c'est tante Arie dans le Jura, qui, suivant les cas, jette les enfants à la rivière ou fait tomber la neige bienfaisante, et se plaît toujours à venir, l'été, se rafraîchir dans les eaux de la Milandre, c'est Dame de la Font - Chancela en Berry, Mary Morgane en Bretagne, la Beuffenie en Bourgogne, c'est Morgane, Viviane, la Fée du Lac, la Fée Aurore, les Dames Blanches ..., c'est aussi Mélusine."

Et les Sarrazines ? Cette vieille légende séronaise (La Bastide de Sérou, Ariège), contée par J. FERRE, les présente comme d'authentiques ''pédauques":

Suzan est une toute petite commune enclavée dans le territoire de La Bastide- de- Sérou. Jusqu'à la Révolution, elle a été l'un des "membres" d'une commanderie des chevaliers de Malte, dont Gabre était "la tête"…..

Dans le vallon étroit, qui se creuse entre le hameau de Suzan et celui de Bragat, naissent des sources assez abondantes. L'une d'elles alimente les fermes d'alentour grâce à un réservoir construit sur le sommet dominant de la "Bouïcho". Tout au fond, coule le ruisseau des Sarrazines. Ce petit affluent du Moulicot voit son maigre débit croître, par intermittence, durant la Période estivale.

Les Arabes ou Sarrazins qui s'étaient repliés sur les Pyrénées après leur défaite de Poitiers en 732, auraient séjourné un temps dans le Séronais et, si l'on en croit la tradition, à Suzan, des légendes ont perpétué le souvenir de leur passage dans le pays. On se les transmettait au cours des longues veillées d'autrefois. Monsieur le maire de Suzan, qui les a entendues dans son enfance, nous à raconté celle- ci, à un ami et à moi- même. Croyez qu'il en sait bien d'autres. Les Sarrazines, assimilées par certains à des sorcières, à des créatures du diable, avaient, disait- on, les pieds palmés "coumo las aoucos", précise le narrateur. Elles étaient donc "pédauques".

Selon la légende, celles de Suzan allaient la nuit laver leur linge au ruisseau qui porte leur nom et le battaient avec une "massette".

Bien que "pédauques", ces Sarrazines ne devaient pas manquer d'attraits. On dit qu'un jeune homme de Suzan tomba amoureux de l'une d'elles et la prit pour épouse.

Leur bonheur ne fut pas sans nuages et leurs querelles étaient fréquentes. Jeux d'amoureux ? Allez donc savoir !

Un jour qu'ils travaillaient dans un champ, près de la source du ruisseau, les deux époux se disputèrent vraiment; ce ne fut pas, cette fois, une simple querelle qu’un sourire aurait apaisée. L’homme, en colère, s'emporta et d'une voix menaçante, cria à sa compagne : "Va- t'en, Sarrazino del diable !"

La dame, effrayée, ne se le fit pas dire deux fois. Laissant là son époux, elle courut se jeter dans le trou d'où sort le ruisseau, au pied de la "Bouïcho" et, depuis, jamais personne ne l'a revue.

Faut- il attribuer aux larmes de la malheureuse "pédauque" le gonflement intermittent du cours

d'eau ?

Sous la conduite de M. le maire, j'ai pu, avec mon ami, visiter les lieux qui auraient été le théâtre du drame légendaire. Nous sommes descendus au ruisseau qui murmurait à peine, sur son lit de cailloux. Notre guide nous a montré l'endroit où se trouvait naguère un lavoir. Les femmes de Suzan allaient y rincer leur lessive. Les Sarrazines l'avaient- elles fréquenté avant elles, faisant retentir le vallon baigné de nuit des coups répétés de leurs battoirs, que l'on disait en or ? Nous avons atteint le trou dans lequel la malheureuse se serait jetée et qui, il y a déjà longtemps, faillit être le témoin d'un drame réel celui- là : un jeune ânon, étourdi, qui y était tombé malencontreusement, n'en fut tiré qu’au prix de grands efforts. Le ruisseau n'a pas grossi sous nos yeux et nous n'avons pas décelé la moindre trace de "pattos d'aoucos". Si encore nous avions découvert une "massette d'or", brillant aux derniers feux du soleil, près de disparaître derrière la "Bouïcho" !

J. FERRE (La Dépêche du Midi, 7 janvier 1979)

Quand l'histoire verse dans la légende, l'épopée n’est plus très loin. N'a- t- elle pas été définie précisément comme "l'Histoire écoutée aux portes de la Légende" ?

Or, la Légende des Siècles toulousains ne saurait finir. Est- ce l'esprit des lieux qui engendre cette forme d'activité créatrice ?

Que n'a- t- on dit et écrit sur une fabuleuse et incertaine Clémence Isaure, qui finalement a peut- être existé, comme une bonne femme en chair en os et en générosité *.

Que n'a- t- on ajouté à la très complète et fort indiscrète description du corps de la Belle Paule, que Gabriel de MINUT composa sous le nom de "Paulegraphie" ?

Laquelle Belle Paule aurait eu l'honneur de remettre les clefs de la ville à François ler, en 1533, lors de son entrée dans Toulouse ... alors qu'elle n'était pas encore née ! **

* cf. ARCHISTRA no 50 - P. SALIES, Clémence Isaure identifiée ?

** ARCHISTRA n° 45 - André NAVELLE, La Belle Paule et sa Légende.

Pédauque - Ranachilde n'a à jalouser ni l'une ni l'autre car elle eut sa part. Où ? Dans le prosaïque Bulletin Municipal de la Ville de Toulouse de 1936, sous la plume de L. CATHARY.

Après avoir évoqué Lord BYRON qui s'éprit follement d'une splendide chevelure qui enveloppait un squelette inconnu - peut- être Pédauque - l'auteur déclare :

"Pédauque était blonde, croit- on. Il convient de croire qu’elle le resta quand elle fut surnommée Ranahilde, car la décoloration n'était pas de mode vers l'an 500 après Jésus- Christ.

Mais si elle porta toison d'or jusqu'à l'âge où s'argentent les plus nobles têtes , elle n'attendit point d'aussi longues années pour obéir à la loi d'amour. Le culte du Seigneur, auquel elle s'était exclusivement vouée, sous la triple égide des saints qui miraculaient dans la région de Toulouse, et son exemplaire chasteté de l'empêchèrent point de ressentir, un beau matin, les vifs aiguillons de la chair.

Tout d'abord, elle aima d'instinct, candidement, sans prêter forme ni couleur à l'objet d'une flamme incertaine et innocente. Elle s'exaspérait quelquefois d'un désir inconnu qui faisait tressaillir son cœur et vagabonder sa pensée et la révélation devait bientôt surgir.

Il advint un jour qu'une brillante escorte de cavaliers que précédait le roi Marcellus, son père, défila non loin des portes du palais. Elle perçut alors que son doux rêve ne tarderait pas à prendre corps et elle tint à sa gouvernante des propos où se révélait soudainement la fougue d'un tempérament qui, la veille encore, sommeillait.

Afin qu'on ne m'accuse point d'invention ou d'exagération, je copie servilement mon texte :

"Semblable à une enfant elle balbutiait:

- j'ai peur, j'ai peur ! avec des morsures rageuses aux coussins de sa couche.

Avita était accourue.

- 0 toi, nourrice, qui sais la peine dont je peux mourir, sanglota Ranahilde, toi qui connais des remèdes mystérieux aux maux dont les dieux nous accablent, sauve- moi !

Sans répondre, Avita alla cueillir une feuille de millepertuis poussée entre les dalles de la balustrade, et murmura : Fleur magique, fleur qui ferme les blessures ouvertes par le fer, tu guériras aussi la souffrance d'amour au cœur de ma souveraine ...

Les femmes, à présent ,dans la salle du palais, reprenaient tour à tour une fileuse, disant la légende de la quenouille inépuisable, et leurs voix très pures faisaient un accompagnement languide à l'incantation d'Avita.

Progressivement, l'exaltation de Ranahilde croissait.

La nourrice poursuivit:

- Un autre aussi te cueillera. Celui qui doit venir viendra. Il sera fort, généreux et brave ...

Alors, soudain, surgit Evodius, capitaine du roi.

- Evodius, clama Ranahilde, Evodius, homme astucieux et pusillanime ! Se pourrait- il que les dieux me destinent à lui !

Mais Avita :

- Ma science ne peut pas te répondre.

Cependant le capitaine s'était avancé vers Ranahilde. Respectueusement, d'un ton grave, il lui dit:

- Reine, j'ai quitté la chasse du roi ton père afin de me rencontrer seule ici; te déclarer que je t'aime et te demander de vouloir être mon épouse.

Hautaine, Ranahilde lui répondit:

- Evodius, je ne t'aime pas.

- Tu en aimes donc un autre ?

Ranahilde réfléchit que la lâcheté même de ce homme lui servirait à s'en affranchir.

- Mon cœur, affirma- t- elle, n'appartient à personne. Celui- là sera mon époux qui vaincra l'hydre à sept têtes, dont la férocité se nourrit des vierges de notre royaume.

Evodius dissimula la déception que lui causait une telle réponse, et résolument:

- Pour te plaire je tuerai donc le monstre."

Je ferai grâce à nos lecteurs des longues digressions qui alourdissent la suite de la légende.

Lorsque les chevaliers wisigoths furent de retour de la chasse, ils s'empressèrent autour des tables, buvant ferme et vantant leurs exploits cynégétiques. Ranahilde, qui s'était tenue à l'écart avec une expression de dégoût, vint subitement au milieu d'eux et, le visage courroucé, altière, ironique, elle leur cria:

"0 héros, célébrez votre dérisoire gloire ! L'hydre qui détruit notre antique race n'a pourtant pas renoncé, que je sache, à son abominable tribut ... qui de vous donc y a songé ? Suis- je à vos yeux de quelque prix ? Ma beauté vaut- elle qu'on affronte un péril ? ...

Alors, écoutez ! Que toutes les portes soient ouvertes et que tout le monde pénètre ici ! Que celui- là même dont, sur la porte du palais, les fanfares annoncent la visite entre à son tour ...

Maintenant, entendez ...

- Je le jure : du vaillant qui terrassera l'hydre et qui en apportera le trophée de sept têtes au roi mon père, la fille de Marcellus sera l'épouse orgueilleuse, triomphante et fière.

Le chevalier qui avait pénétré le dernier dans le palais, ayant ouï le serment de Ranahilde, tressaillit, puis marcha vers elle et à sa vue, la vierge contint une clameur de joie.

- Roi, dit le nouveau venu, je me nomme Euric. Ici j'étais venu pour te révéler une nouvelle qu'il n'est pas temps encore de te faire connaître. Bien que je sois étranger à ton royaume, m'autorises- tu à combattre le monstre ?

- Certes ! Répondit Marcellus, et que les dieux te soient favorables !

Et il donna l'ordre à ses serviteurs de dresser les tables dans la salle des festins, cependant que, radieux et transfigurés, le chevalier et Ranahilde ne se quittaient pas des yeux. Mais la jalousie d'Evodius veillait ...

Il avait imaginé, pour conquérir Ranahilde, d'attaquer l'hydre au moyen d'une longue lance enduite d'un terrible poison, afin de l'abattre sans risque, après quoi il détacherait ses sept têtes et les porterait triomphalement à Marcellus.

Tandis que le pleutre tramait ce dessein, Euric avait trouvé le moyen de s'introduire dans le palais. Ranahilde, restée seule, s'était assise sur la terrasse, contemplant par la nuit chaude et embaumée un ciel magnifiquement constellé. Elle se sentait heureuse. Le calme qui l'environnait, la tendresse souriante du ciel et de la terre, épandue sur toutes choses, se trouvaient en parfaite harmonie avec la joie de son âme apaisée.

Aimer ! Etre aimée ! Le nom d'Euric montait sans cesse à ses lèvres et lorsque, arrivé silencieusement auprès d'elle, Euric parut devant ses yeux, elle l'envisagea sans surprise comme sans crainte.

Tout d'abord, ils se contemplèrent avec un ravissement et une passion que chaque seconde grandissait et peu après, sans un mot, ils unirent leurs lèvres. Mais soudain, pleine de trouble et de confusion, Ranahilde se rappela son serment.

- Ah ! dit- elle, j'ai juré ! J'ai juré d'être à celui qui tuerait l'hydre. Si c'est Evodius, je jure encore, plutôt que d'appartenir à cet homme méprisé, je me frapperai au cœur, le jour de mes noces; afin d'emporter immaculé dans la tombe tout mon amour pour toi !

Mais Euric l'étreignit ardemment.

- Rassure- toi ma bien- aimée, car l'hydre a vécu. Trois fois, ayant crié ton nom, je plongeais mon épieu dans sa poitrine. J'ai jusqu'ici gardé le secret, car il m'a plu que tu fusses mienne par tendresse et non point pour tenir ta solennelle promesse.

Alors Ranahilde clama son amour en un hymne triomphant.

Mais Evodius, qui était demeuré caché dans une salle voisine, ivre de colère, se rua sur eux et, farouche, provoqua Euric avec de sanglantes injures

Ranahilde, affolée d’amour, blottie dans les bras d'Euric, bravait le capitaine en le cinglant de mots cruels. Celui- ci, transporté d'une fureur grandissante, frappa de sa lance empoisonnée le vainqueur de l'hydre, qui s'affaissa blessé à mort.

Attirés fur le bruit, Avita les chevaliers, les dames du palais et Marcellus lui- même, accoururent. Profitant de l'état de stupeur de Ranahilde, Evodius eut l'effronterie de déclarer au roi qu'il avait tué Euric parce que cet étranger outrageait sa fille.

On emporta Euric mourant et Ranahilde évanouie. Voici nos deux héros en une bien pitoyable situation, mais le dicton populaire est vrai qui proclame : "il y a un dieu pour les amants. "

Le lendemain était jour de tournoi dans le palais. Je passe sur les détails de la fête.

Evodius, grisé par le succès de sa fourberie, accourt du dehors avec un air de triomphe et d'allégresse. Il ose s'avancer jusqu'au pied du trône et là, d'une voix assurée, il s'écrie :

Hier, devant tous, reine, tu as prêté serment :"Je serai l'épouse orgueilleuse et fière du vainqueur de l'hydre." Ranahilde, pour toi, j'ai fait construire afin que, selon ton goût, tu puisses y délasser tes membres, une cuve d'argent autour de laquelle dans la cannelure sur les six chanfreins labourés et travaillés, sont gravés douze vers disant l'amour que tu m'inspires. Te rappelant la foi jurée, je t'offre cette conque en présent de fiançailles. L'hydre aux sept têtes a cessé de vivre. Je viens d'exterminer le monstre. Ranahilde, sois ma femme!

Alors Ranahilde, soulevée, traite Evodius d'imposteur et de félon.

Sur ces entrefaites, en haut de l'escalier, un guerrier surgit, la visière de son casque baissée. Devinant que ce guerrier est Euric, Evodius se jette sur lui, l'épée à la main, mais Euric, car c'est lui en effet, lui donne de son épieu un coup mortel, cependant que les soldats de sa suite apportent au roi Marcellus les dépouilles de l’hydre.


Evodius expirant profère d'atroces blasphèmes et se croit vengé parce qu'il a frappé Euric avec une arme empoisonnée.

Mais la fleur de millepertuis guérit les blessures corporelles aussi sûrement que les blessures d'amour ... Avita est accourue et Euric est rendu à la vie et à l'amour.

Et voici maintenant la fin de la légende

"Les fêtes données à Toulouse pour les noces d'Euric et de Ranahilde furent les plus magnifiques auxquelles on ait assisté. Ranahilde y figure en parement somptueux; Euric, avec l'escorte nombreuse et splendide de ses guerriers.

Marcellus étant mort peu après, Euric régna sur l'Aquitaine."

Je sais bien que l'idylle et le mariage d'Euric et de Ranahilde n'ont aucune chance d'arrêter un moment la curiosité et l'attention des techniciens ou des affairistes qui peuplent notre siècle.

Mais ils font partie intégrante - et cela suffit - du beau poème dont notre race latine porte en soi l'éternelle mémoire et l'immortel besoin."

L. CATHARY.

Nous pensons que nos lecteurs sont convaincus qu'il a bien existé et qu'il existe toujours un "cycle de la Reine Pédauque", comme il a existé un cycle du roi Arthur, ou encore celui des Chevaliers de la Table Ronde ... Ce sont les Chansons de geste. Tout commence par ces Chansons alors qu'on a dit qu'en France tout se terminait par des chansons. C'est bien vrai pour les dits Chevaliers que l'on chante toujours.

Nous ne connaissons pas de chanson en l'honneur de Pédauque.

Mais nous connaissons sa rôtisserie ! Ce qui ne nous laissera pas sur notre faim.

C'est en 1893 qu’Anatole François THIBAULT, dit Anatole FRANCE, publia La Rôtisserie de la reine Pédauque.

Après son divorce (1892) et sous l'influence de Madame de CAILLAVET, Anatole FRANCE s’engagea dans un scepticisme ironique et voltairien.

L'action se déroule au début du XVIIIe siècle. Jacques MENETRIER, le narrateur, est surnommé Jacques TOURNEBROCHE, en raison des fonctions qu'il remplit dans la boutique de son père, rôtisseur de la rue Saint- Jacques à l'enseigne de la dite Reine Pédauque. Le principal héros, l'abbé Jérôme COIGNARD, va inculquer d'étranges préceptes au dit TOURNEBROCHE ... mais il se plaît surtout à faire enrager les tenants des idées établies.

Un restaurant parisien reprit l'enseigne, au n°6 de la rue de la Pépinière (8e). Citons une publicité de 1963


... La reine Pédauque, la bonne reine dont l'humour aimable et le prestige savoureux revivent en son vaste royaume souterrain, dans la constellation de ses majestueuses caves; à Reims, en Champagne; à Beaune, Aloxe- Corton et Savigny- lès - Beaune, en Bourgogne, comme dans celles de la ROTISSERIE DE LA REINE PÉDAUQUE DE PARIS, c'est- à- dire dans les flammes "vineuses" et dans les arômes culinaires dont elles sont le double et précieux sanctuaire.

Située à proximité de l'Opéra et à quelques pas de la gare Saint- Lazare, au 6 de la rue de la Pépinière, la Rôtisserie propose à l'aimable attention de ses fidèles convives, une grande carte ainsi que trois copieux menus à 23F.90, 29F.90 (comprenant cinq plats à choisir, agrémentés de vins fins contrôlés, spécialement gouleyants) et 15F. 90 à quatre plats - couvert compris.

29F. 90 est le prix de son royal menu, unique au monde, où, sur tables, se succèdent à profusion les bouteilles de deux remarquables grands vins : l'élégant Champagne brut de haute finesse VICTOR CLICQUOT - si apprécié des connaisseurs - et le Savigny- lès- Beaune, ce délicieux Bourgogne rouge, réputé pour être ... "nourrissant, théologique et morbifuge", tous deux servis largement, par des sommeliers diligents et empressés.

Réservation des tables - recommandée -

Six salons pour banquets de 10 à 120 couverts.



 


Nous disions plus haut que nous ne connaissions pas de chanson célébrant Pédauque.C'est oublier G. VISNER qui, dans une série de « chants » largement consacrés à la femme, évoque ainsi la Reine Pédauque:

 

 

Cants

Dé primo, la Rèïno Pèdaouco:

Dits dé Fèo, artels nadarèls;

Qué, sensé arrèst dé fus ni fièl,

Del li dé sa counoulho craouco,

Sens jamaï senti qué s'apaouco

Fièlo è tèï’s ples débanadèls.

Aquélo, qué, talo à's Sérénos,

Soun cos rabouséjo, al trélus,

Dins les flots qu'an coustumo, en sus,

Laba les ors à gangos plénos,

Las néous, les marbres qu'en lours bénos

Rédolon dé pes Penjans- blus.

 

Un commentaire accompagne le poème:

Glozos

Coumuno à maï d'un pati frances, n'es la crézenço à la Rèïno as pès palmadis, à la counoulho toutjoun pléno, maï né fièlabo è n'oubrabo, dé couets sédouzes è fis.

Les pourtals dé gléïzo, né balhon lé rétrèt à Sant- Pourraou, d’Abèïrou, tabes à Sant- Pèïré, dé Nevèrs, amaï à la capélado dé Nesle, en Champagno... puntan qu'es pus famuses.

Traduction :

Chants

En premier lieu, la Reine Pedauque:

Doigts de Fée orteils natatoires;

Qui, sans arrêt (ni) du fuseau, ni des fils,

Du lin de sa quenouille creuse,

Sans jamais constater qu'elle s'amoindrisse,

File et tisse les pleins dévidoirs.

Celle qui, pareille aux Sirènes

Rafraîchit son corps au scintillant,

Dans les flots qui ont coutume, là- haut,

De laver les ors à gangues pleines,

Les neiges, les marbres, qui dans leurs veines,

Roulent depuis les Pentes- bleues (les Pyrénées).

 

 

Gloses

Commune à plus d'une province française, est la croyance à la Reine aux pieds palmés, à la quenouille toujours garnie, plus elle filait et employait, des quenouilles soyeuses et fines;

Les porches d'églises, en donnent la silhouette à Saint- Pourreau, d'Aveyron, aussi à Saint-Pierre, de Nevers, de même à la cathédrale de Nesle, en Champagne ... ne citant que les plus fameux.

 

Pédaouco o Ranahildo sio,

Coussi té bol, coussi té bëi :

Fenno, filholo, sor dé rëi;

Lé qué tous fasti aoujissio

Né poudio mens qué né fasio,

Dizen dé tu : " Béjos è créï !

Atal régaïsso è's saludari,

Malgrad laourad del tems, ço tiou,

Dins nostré pensad poupulari :

Tallez les agrams pes graïts d'estiou.

Commentaire :

Sustout, n'y fan glorio dé n’abé bastid nostro panadouiro Daourado, les bèns mérabilhouses, qu'y toucabon è lé douat jigant y ménan raja l’aïgo bouno dé tout lèn.
Lé maï fintous nou'n démoro

Les des barris è del païs, ja prou coubéses dé tradiçïous imajados, nou sé poudion gaïré débremba aquélo, coumoulo dé simbolos.

Sé pot pla qué né sio faplouso

L'istorio dé talo béoutat,

Dé païré à fil, atal, dictat

En nostro lengo embèlinouso.

Encaro a, p'r aco, dans Toulouso

Soun noum al bièlhum estacad !

Sus la Garouno, a la Daourado,

S’y miralhan l’antic rénoum ;

E en aïgo magro, un tros dé pount,

Un aquéduc, qu’en enfilado

Séguis, pet la plano estirado,

Despèï l’Ardéno dé p’r amoun.

Commentaire :

Décunis, pes païses francs sé prégounton sé nou sério limajé dé la Bèrto as Grandi Pès, moulhè dé Pépin- lé- Brèf qué la crounico mensouno, atal, capuzado pel garric o pel roc ?

Aïçïou, les nostres y bézen despèï les atches Bisigots, la Pédaouco o la Ranahildo, dé la protché parentat o dé Téodoric II, o dé l'Euric,réïses d'aquélo lignado dé forts, mal istouriads

 

Pédauque ou Ranahilde soit,

Comme il te veut comme il te voit:

Femme, pupille sœur de roi

Celui qui tes (hauts) faits ouïssait

Ne pouvait moins (faire) que ce qu'il faisait

Disant de toi : "Vois et crois ! "

Ainsi repousse (toujours) et se montre sain et vigoureux

Malgré les labours du temps, ton souvenir,

Dans notre pensée populaire :

Tels les gramens vivaces (les chiendents) dans les champs labourés en été.

 

(Ils) lui font gloire, surtout, d'avoir bâti notre enviée Daurade, les bains merveilleux qui l'avoisinaient et le conduit géant y amenant couler les eaux (vives) de si loin.
(Le côté) le plus fabuleux nous reste.

Le peuple des faubourgs (de Toulouse) et des pays (environnants), déjà assez friand de traditions imaginées, ne pouvait guère oublier celle-là, pleine de symboles.

Il se peut qu'elle soit fabuleuse

L'histoire de cette beauté,

De père à fils, ainsi, narrée,

Dans notre langue enjoliveuse.

Tout de même, elle a encore à Toulouse

Son nom aux vieilles ruines attaché.

Sur la Garonne, elle a la Daurade

S'y mirant l'antique renom;

Et, aux eaux basses, des restes d'un pont,

Un aqueduc, dans l'alignement

Suit la plaine étendue

Depuis Lardenne de l'amont (de tout là- bas).

 

Quelques- uns, dans les contrées françaises (du Nord) se demandent si ce ne serait pas la Berthe- aux- Grands- Pieds, femme de Pépin- le-Bref, que la chronique montre ainsi gravée dans le chêne et le roc ?

Ici, depuis les temps Wisigoths, les nôtres y voient la Pédauque ou la Ranahilde, du parentage ou de Théodoric Il ou de Euric, roi de cette lignée de forts, peu connus de l'Histoire.

            Appel à nos lecteurs :

Le dossier de Pédauque - ou des pédauques - est ouvert.

Nous y joindrons volontiers tout ce qu'on nous communiquera, commentaires ou faits, concernant le pays toulousain ou encore, d'autres régions.

La Reine Pédauque, la Reine à la Patte d'Oie ne peut manquer de nous rappeler qu'elle rêgnait sur la route du Gers, là où l'on sait depuis si longtemps gaver les oies. Pour obtenir le délicieux foie gras, fut ce au prix d'une obésité forcée !

Beaucoup de toulousains, et jusqu'au milieu du XX°s, ont élevé des oies, les ont embuquées jusque dans leur petit jardin et ont préparé les bocaux de foie !

 

 

 

 

 

 

 

 


Psychosonique Yogathérapie Psychanalyse & Psychothérapie Dynamique des groupes Eléments Personnels

© Copyright Bernard AURIOL (email = auriol @ free . fr)

dernière mise à jour le

19 Juin 2008

Crédit iconographique

- p. 1,   Affiche Gascogne - Expo. Auch septembre 1992

- p.2, G. BACCRABERE. L'Aqueduc de la Reine Pédauque - Soc. archéologique du Midi

- P. 5,  Publicité Delta Protection - 1986

- P. 8:  Dessin d'A. FRISON - publicité FRANCOUAL, Brive, 1928

- p. 13, Affiche Foie gras expo - Dax avril 1993

" bas de page : Publicité Comoedia illustré - Février 1911

         Nouvel Economiste 24/04/l987

- p14 :   Dessin d'André FRANCOIS pour: Citrate de Bétaïne Beaufour.