UN APERCU DU VIEUX MONTJOIRE

Par Célestin Barrat

AVANT-PROPOS

 

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Montjoire, toi qui m'a vu naître et qui vas bientôt me voir mourir, toi que j'ai parcouru toute ma vie en tous sens mais surtout sur le sentier qui va vers les Toulzas. Et vous Toulzas que je connais comme ma poche au point que je devinerais sans peine si vous êtes tristes ou si vous êtes gais...que de fois quand j’étais jeune ai- je couru vers toi, ô mon village, pour y retrouver mes compagnons. Combien sont morts, parmi eux dont je retrouve sans peine les traits et les façons bien sou­vent dans la journée et même la nuit quand le sommeil ne vient pas. L'un des derniers fût Jean- Marie BEAUTE avec qui j’allais à la messe, ce qui nous demandait beaucoup de temps, en grognant contre les temps présents bien plus mauvais que les nôtres, à notre sens. Quel ciel bénissant que celui de notre jeunesse : les arbres pous­saient plus forts, les récoltes venaient plus grandes et les gens jouissaient d'une bien meilleure santé. Que de maladies pour tout le monde, pour les animaux et toutes les récoltes qui n’existaient pas autrefois et dont nous souffrons maintenant.

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Et cahin- caha nous montions à la Bourelle que le carillonneur commençait de sonner. "Quand nous étions jeunes, nous n'étions pas en peine de la côte, nous l’aurions montée en courant. Il y a seulement 20 ans ! Quelle différence aujourd'hui..." Nous arrivions que la messe était commencée ... et le dimanche suivant nous trouvions d'autres sujets de récrimination.

Que de souvenirs ne pressent dans ma tête. Celui de mes parents qui ne manquaient pas chaque di­manche de monter la côte du BOURDAYRE à l'appel de la cloche. Celui de ma pauvre mère qui disait en partant aux Vêpres : "il ne faut partir assez tôt, sinon je n'aurais pas de place". Que je voudrais pouvoir redire toutes les choses passées, bonnes ou mauvaises, qui honorent ou flétrissent le lieu où j'ai vécu. La chose aurait été bien facile quand j'étais jeune, car il y avait à l'école, dans le bâtiment de la Mairie, un gros livre de 14 ou 15 cm d’épaisseur bourré de documents concernant toute la commune. Ce  livre , je ne l'ai ja­mais vu, mais c'est de lui que parlait l'instituteur, M. CISTAC en nous disant un jour à propos d'une leçon sur François ler : "Nous possédons le parchemin qui a institué la foire de Montjoire signé : car tel est notre bon plaisir."

Plus tard quand je suis revenu du service militaire, on disait que le Maire M.M...n'avait pas fait réparer à temps la toiture de l’école et que les gouttières avaient détruit ces documents avec d'autres choses. Je l'ai cru pendant longtemps et cela me paraissait naturel. Notre maire en effet , qui l'est resté plus de 30 ans de suite, remplissait très bien ses fonctions de maire, mais son métier de gros proprié­taire - agriculteur le rendait dur à la besogne certes, mais aussi un peu négligent.

Un jour, sur la fin de ma vie, j'ai trouvé sa fille à qui j'ai dit ce que je croyais presque être la vérité, et qui m'a répondu tout de suite "un jour mon pauvre père m'a dit à moi : crois- tu que l’institu­teur qui avait là des meubles avec tout ce qu’il pos­sédait aurait laissé détruire tout cela sans ne plaindre? Ce livre qui était très épais est resté à l'école jusqu'à telle époque (je ne saurais maintenant la rap­porter exactement) puis il a disparu subitement. Il a été enlevé par quelqu'un qui avait intérêt à sa dispa­rition, quelqu'un que ces documents malmenaient."

Mais tout cela est pour moi incontrôlable et ne peut me servir pour écrire un récit. Si je mentionne cela, c'est pour protester contre cette destruction du passé qui me serait si utile, contre cette perte de documents que d'autres avec plus de talent que moi auraient pu mettre à jour. Et je voudrais tant trans­mettre à nos descendants tous les faits qui touchent à MONTJOIRE.

Il est bien vrai qu'un village est fait des vivants, ici 500 habitants dont un grand nombre d'é­trangers italiens ou polonais, tous remuants à ne pou­voir se tenir nulle part, mais aussi et surtout des morts qui sont passés par les mêmes chemins et par les mêmes champs. Beaucoup que j'ai connus, mais beau­coup plus encore que je n'ai jamais vus et dont je serais si heureux pourtant de pouvoir parler. J’ai de la peine de ne pouvoir le faire, ni de pouvoir remettre MONTJOIRE dans ses mérites. MONTJOIRE, tu es pour moi le plus beau village de France. Il n'y a que le séjour de Dieu qui soit plus beau que toi. Quand je vais le dimanche voir ton clocher , j'admire tes deux mamelons merveilles des temps passés en évoquant tous nos aïeux qui ont circulé sous ton ciel comme nous le faisons encore.

MONTJOIRE ET LES ROMAINS

Puisque je ne puis avoir ces écrits qui se sont perdus, je vais ramasser tous les sujets de con­versation qui me sont restés et que je vais tâcher de mettre avec le plus d'ordre possible.

Tout d'abord le nom de Montjoire viendrait d’un ancien temple de Jupiter élevé sur le plus haut point du coteau le plus isolé. Les Romains, longtemps avant de faire la conquête de toute la Gaule, avaient prie tout le pays depuis les Pyrénées jusqu’au Tarn qui marquait alors la frontière. Mais les Romains étaient des guerriers prudents, qui ne laissaient pas leur frontière découverte. Or aucun point élevé ne s'approchait du Tarn comme Montjoire qui fut tout désigné pour recevoir des soldats chargés de surveiller la rivière. Ils y mirent un chef de guerre de l'école de Rome qui était d'autant plus puissant et avait d'autant plus droit au respect qu'il commandait en plus des soldats. Ils y firent des travaux pour augmenter la force naturelle du lieu. De là haut, il ne se passait rien dans la plaine qui ne put se voir. Le commerce avec le reste du pays ce faisait par un bac établi au lieu qu'on appelle aujourd'hui la Magde­laine, et était contrôlé par un fortin bâti sur le tertre. C'était des soldats de Montjoire qui occu­paient ce fortin; ils y portèrent leur sainte quand ils furent convertis, sans doute par Saint- Saturnin, environ l'an 300. De fait, cet endroit a toujours eu pour patronne Sainte Madelaine, comme Montjoire, alors que nulle part deux lieux voisins ne prenaient pour patron le même saint. Les fêtes des saints patrons étaient en ce temps- là extrêmement remarquable et suivies surtout par les pauvres qui étaient le plus grand nombre et à qui il fallait des saints tombant à des jours différents pour faire la fête plus belle. Tout ceci prouve que Montjoire et La Magdelaine, dans ces temps éloignés  ne faisaient qu'un.

La vallée de Monvallen et son commerce ve­naient déboucher à La Magdelaine et tout était surveillé par Montjoire ainsi que Bessières. Ce lieu qui possède encore une rue appelée la Pastellié parce qu'on y cul­tivait le pastel, prit le nom de Bessières, qui signifie à la lettre "ou l'on fait venir beaucoup de vesces". Cette culture favorisait celle du pastel qui faisait la richesse du lieu.

Les soldats de Montjoire qui contrôlaient ce commerce et cette industrie, ne devaient sans doute prélever qu'un tribut raisonnable car ces lieux ainsi que La Verrière à Saint- Martin laissent supposer une certaine facilité qui les mena à la prospérité. Mont­joire, quand on le ruina en 1211 avait mille deux cents âmes, ce qui correspondait à son apogée. Mais avait- il déjà ce chiffre important au temps des Romains, ou bien celui- là ne fit- il que grandir avec la prospérité?

Des Romains à cette époque, il y a 700 ans; autant pour arriver jusqu'à nous, cela fait 1400 qui voient changer bien des choses. Pourtant, pendant les 4 ou 500 ans de la domination romaine, Montjoire bien placé sur son coteau d’ou l'on découvre, par temps clair toutes les Pyrénées de Perpignan à Biarritz, la Montagne Noire et fort loin vers Bordeaux et la Gascogne devait paraître une bien grande merveille ­aux gens de l'époque et bien redoutable aussi parce que fortement garnie de sabres romains qui ne plaisantent pas quand il fallait maintenir l'ordre. Sous leur protection vinrent se mettre bien des gens qui cher­chaient la tranquillité qui favorise la prospérité. Ils vivaient alors en grosses agglomérations et n'avaient pas encore besoin d'un château fort pour les abriter à tout moment. Montjoire- vieux avait 100 feux , disent les documents, les Broussats, 57, chiffres certains. les Verrières (Saint- Martin) en avaient bien autant, soit une soixantaine et Cap Négré, 20 à 30, quoique faisant partie de la Verrière et distants l'un de l’autre dé près de 2 km, ce qui semble bien prouver qu’ils se croyaient tranquilles pour leur vie, car des origines jusqu’à l'an 1200 ils auraient eu bien le temps de se mettre à l'abri s'ils l'avaient jugé nécessaire.

C’est sûrement sous la domination Romaine peut- être avant Jules César, que Montjoire prit sa plus grande importance et le temple de Jupiter qu’on y éleva, témoigne de la force qu'il manifestait et du respect qu'il inspirait. C'est alors qu'on 1’appela "Monte- jovis". Ce temple à Jupiter devait occuper l'emplacement qu'on nomme "La Place" et qui est le point le plus haut du village. Plus tard, quand les habitante furent devenus catholiques et qu'ils voulurent bâtir une église, ils le firent en-dessous de la première fortification qui était "Le Fort" actuel, entre elle et la seconde enceinte. De "Monte-jovis" à "Montjoire", il y a loin. Qui sait combien de fois la prononciation du non a changé, comme d'ail­leurs l’aspect de notre village.

Quand Jules césar eut conquis toute la Gaule, le Tarn ne fut plus frontière et le fort de Montjoire ne fut plus aussi nécessaire. Cependant il y eut encore la rivalité de Frédégonde et de Brune­haut , aux environs de 580, qui ne se passa pas exacte­ment chez nous mais tout près, et qui dut rendre né­cessaire l'entretien du fort. Plus tard, vers 730, il y eut les Sarrasins qui n'ont pas laissé un trop mau­vais souvenir puisque plus d'un s'établit dans le pays comme en témoignent les noms de Roquemaure au bord du Tarn, du Maurellis à Bazus et enfin de Castelmaurou. Plus tard encore, les normands ne vinrent- ils pas en remontant la Garonne et la Tarn, jeter leurs cris sauvages sous les murs qui protégeait le chef- lieu de toute la contrée? Mais ils n’y firent pas grand mal car aucun souvenir n'en est resté, Vint enfin la  grande tourmente des Albigeois qui termina presque toute l'histoire de mon village et le fit passer de 1200 à 300 ou 400 habitants, ce dont il ne s'est plus relevé. Il est vrai qu'il n'a plus de rôle à jouer au contraire, et si ce n'était un apport important d'étrangers, il serait aux trois quarts vide. Lorsque en 1211, les croisée eurent brûlé Montjoire- Vieux, St Martin, Cap Négré et Les Broussats, il fallut, d'après des documents, pour permettre aux survivants de trouver place dans l’Eglise, en déplacer l’un des murs de trois pas. Cela ne laisse pas supposer un nombre de gens très important, puisque quand on la démolit vers 1886 pour en utiliser les matériaux dans la construc­tion de la nouvelle, l’ancienne était devenue trop pe­tite pour contenir les 500 habitants  que comptait alors la commune.

Autrefois  l'intérieur de la vieille église était entouré d'une cinquantaine de bustes de saints en bois sculpté que le curé de l’époque, Monsieur Gay,  fit enlever parce qu'ils avaient besoin de réparer. On les mit dans des placards qui tenaient tout le porche. Lorsque , tout petit, j'allais à la messe aux cotés de ma mère, les grands, à la sortie de l'office nous les montraient à travers les planches disjointes et nous faisaient peur. Les femmes de l'époque disaient que Dieu, pour punir ce curé de son sans gène lui avait envoyé une attaque d'apoplexie dans le même domaine. Il me souvient en effet d’avoir vu ce vieillard aux cheveux blancs immobile qui ne pouvait marcher seul. Mais des cinquante bustes de saints, il ne res­tait plus rien, sauf un seul qui traînait encore dans les combles et attendait que les vers aient achevé leur œuvre pour rejoindre ces pareils. On parlait de le vendre pour payer les ornements d'église. Il semble qu'à Montjoire tout le monde se soit plu à détruire les restes du passé. Que reprochait- on à ces saints? Peut- être d’être mal faits? Pourtant, le dernier, le seul que j'ai vu avait un visage expressif et tout en confessant mon incompétence, il me semble que s’ils dataient du temps des Albigeois, au moins ils avaient un grand mérite, celui de leur âge.

580- FREDEGONDE ET BRUNEHAUT.

Entre 300 et 500, le pays fut envahi par les Allemands, puis par les Vandales et enfin par les Wisigoths qui s’établirent à Toulouse et dont quelques uns arri­vèrent bien certainement jusqu’à "Monte Jovis" dont ils contribuèrent à modifier la prononciation. Tous ces conquérants passaient comme passent les orages en été : beaucoup de vent, souvent de la grêle, puis la pluie abondante. Ensuite, ce qui n'a pas été emporté repart avec une vigueur nouvelle. A grands cris ils ont tout brisé. Les vivants se sauvent dans les bois, d’ou ils ne sortiront que lorsque les vainqueurs pour ne pas mourir de faim, seront contraints d'aller plus loin.

Les Wisigoths pourtant durent savoir faire un peu mieux que les autres puisqu’ils restèrent plusieurs siècles dans la région.

A cette époque ou tout le monde ne vivait que de la terre, aussi bien les vainqueurs que les vaincus,  ceux qui savent le mieux travailler commandent aux autres car le travail mal fait est néfaste aux belles récoltes et c'est l'abondance de la moisson qui donne à la terre sa valeur. C'est pourquoi les anciens paysans du lieu ne tardaient pas à reprendre leur place à la tête de leurs biens, grâce à la qualité de leur travail. Il fallait des maîtres sachant enseigner.

Des animaux on ne savait rien faire encore : les chevaux ne faisaient que la guerre, les bœufs ne tiraient pas la charrue qui n'existait pas dans non régions : d'ailleurs, on ne savait pas les joindre.

Le blé, le vin, les fèves, ne poussaient qu'à grand renfort de bras. L'homme de ce temps devait être fort comme un bœuf, résistant comme un âne et alerte quand même comme un cheval. Tout comme aujourd'hui le paysan devait nourrir tout le monde et lui même, le plus gros mangeur de tous.

C'est alors qu'eut lieu la rivalité de FREDEGONDE et de BRUNEHAUT et que leurs combats, qui durèrent longtemps, vinrent plusieurs fois très près de Montjoire.

Pour faire la guerre, on se servait alors de ceux- là seuls qui voulaient la faire. Parmi ceux- là les plus forts étaient les plus recherchés et de beaucoup les mieux payés. Si Montjoire avait de ces hommes il dut en fournir, je parle de ces hercules qui abattent un chêne d'un coup de hache. Ils durent se présenter à Bruniquel château de Brunehaut, pour montrer leur savoir- faire. C'est

peut-être à ces époques que commença le dicton : "Uno estreno de Montjoire, un cop de pun sul nas. En ce temps- là la force et le courage s’accompagnaient souvent de la vanité et de l'orgueil chez ceux- là qui allaient se louer pour se battre mais plus encore pour ne pas travailler. Déjà à cette époque, on vit bien quelle direction prenaient les pillards : celle du soleil, comme si à la chaleur les bonnes choses venaient toutes seules, surtout le vin ce jus si délicieux et si recherché des sacripants. Les troupes de FREDEGONDE et de BRUNEHAUT comptaient beaucoup de ces gens- là et aussi des gens du Nord qui vinrent aussi souvent qu'ils le purent jusqu’à ce qu’enfin ils s'emparèrent de la reine BRUNEHAUT âgée de 80 ans, pour la faire mourir attachée à la queue d'un cheval lancé à travers champs. Quelles ripailles entre les combats faisaient ces gens, arrosées d'un grand vin de la région qui les rendait ai joyeux, eux qui n'en avaient pas l'habitude. Je n’ai jamais su que les soldats de Brunehaut soient montés dans le Nord dans les terres de FREDEGONDE. Ils ne voyaient rien pour les y attirer. Peut- être aussi n’étaient- ils pas les plus forts, ce qui les fit combattre sur la défensive. Ils se firent toujours surprendre jusqu'à ce que leur reine fut prise et écartelée.

LES SARRAZINS OU MAURES.

Ceux- là ne vinrent pas du Nord. Au contraire ils venaient de l'Afrique d’ou ils étaient passés en Espagne. Ils avaient franchi les Pyrénées et s'étaient jetés comme de violents orages sur les plaines de la Garonne et les coteaux assez bas qui les bordent. Ils ont laissé leur trace écrite dans les noms de "Roquemaure" sur les bords du Tarn, "Maurellis" dans la commune de Bazus et Castelmaurou dans le village de ce nom en allant vers Toulouse. Ces Maures n’étaient pas des travailleurs de terre, mais des bergers qui lançaient leurs troupeaux dans les champs en toute saison. Quand il n'y avait plus d’herbe, les animaux s'attaquaient aux arbres, de sorte que dans un temps assez court, les champs et les bois se transformaient en déserts. Leurs petits chevaux rapides pouvaient pas­ser à l'aise partout. Ils passèrent par Toulouse comme y passe le vent d’autan en été quand tout devient subitement jaune et parait mûr à la fois. Ce que les habi­tants de Montjoire devaient  voir d'un mauvais œil ,eux les travailleurs de la terre.

Pendant 50 ans il restèrent là jusqu'à ce que Pépin le Bref leur fit rebrousser chemin au Espagne. Ils durent bien regretter ce pays du Nord des Pyrénées ou les pluies plus abondantes qu'en Espagne font les troupeaux plus gros et leur lait plus abondant.

Quel fut le sort de ceux qui habitaient Roquemaure, Maurelis et Castelmaurou ? Restèrent- ils pour finalement se fondre parmi les sédentaires de notre pays ou suivirent- ils leurs frères dans la fuite. Pourtant les noms contenant le mot "MAURE" sont bien assez fréquents dans nos régions, et 50 ans n'auraient pas suffi pour laisser tous ces noms- là.

Il semble que la tradition a conservé un moins mauvais souvenir des Sarrasins que des "Frédégondois" et surtout des Albigeois. Les deux lieux élevés de Montjoire et de Roquemaure devaient se surveiller car ils se distinguaient facilement. Le Tarn qui les séparait était un gros embarras.

Une fois les Sarrasins partis, les Maures restants furent moins à leur aise et leur rôle dans le pays fat fini. La Roche du Maure, le Castel du Mauron, et ceux de Maurelis laissèrent tomber leurs murs en ruine, ne donnant plus que leur non à l'emplacement.

A Toulouse commandèrent bientôt les Comtes de Toulouse dont la domination s’étendait du Tarn jusqu'à Foix et au- delà de Carcassonne. Le pays ne fut plus traversé de sauvages cherchant fortune et il y avait beaucoup de châteaux pour s'abriter.

Mais nous arrivons à la croisade des Albigeois qui fut pour Montjoire une catastrophe telle qu'il ne s'en est jamais relevé

LES ALBIGEOIS

Ce non fut donné aux gens du pays par les croisés du Nord pour désigner les habitants des régions hérétiques qui refusaient de se convertir même quand ils étaient pris.

Les gens de la région reprochaient à leur clergé, moines ou curés, leur mauvaise conduite. ­Trop de gens en faisaient parti qui n'en avaient pas la vocation. Les hérétiques pour opposer leur vie à celle de ceux qui auraient dû servir de modèle, s'imposaient des privations très rigides ; aussi leur nombre était- il très restreint. Mais comme ils vivaient au milieu des travailleurs, ils prenaient sur eux une grande influence. Quant aux gens du peuple, ils étaient bien trop ignorants pour observer ce qu'il y avait de faux dans leur croyance. Je crois que leur conversion demanda bien du temps, mais au lien d’être l'effet d'une conviction, leur attitude était plutôt une protestation contre les exemples qui s’offraient à eux.

J’ai pris dans mes observations la conviction que ce Bidalot de la Verrière était un hérétique, qu'il était le maître des ouvriers de Saint- Martin et qu'il se tenait sur ses gardes le plus possible, à cause de l'Inquisition. Montjoire était donc, à cette époque au plus haut degré de sa prospérité à en juger par le nombre de ses habitants, 1200 en bloc avec 57 feux pour le seul hameau des Broussats. Le château occupait le coteau, de loin le plus abrupt du pays. Les hameaux étaient si gros qu'ils semblaient de petits villages :les Broussats et La Verrière de Saint- Martin avaient une chapelle et un cimetière dont les gens, en labourant de nos jours lèvent des ossements. Mais l'un et l’autre l'autre paraîtraient plutôt avoir dépendu de l’Eglise de Montjoire- vieux. Les habitants des Broussats firent un bien gros travail quand ils relevèrent de main d’homme sur plus d’un kilomètre, les bords de leur ruisseau pour en contenir les eaux et les empêcher de passer en aussi grande quantité dans le hameau, ce qui fit donner le non de MURATIS à un lieu situé au- delà de ces murs de terre. Ces travaux qui existent toujours n’ont plus aucune utilité de nos jours. Il n'en était pas de même en ces temps- là ou les pluies étaient bien plus fortes que maintenant, puisqu'une famine vers l'an 1000  fût due à la seule pluie qui persista pendant plus de 2 ans. Un autre lieu, au- delà des Broussats, était les Vignols qui devaient leur nom à 1a grande quantité de vigne qui y était plantée. Le hameau de Cap Négré était peuplé, d'après ce qu'il m'a été dit, de charbonniers qui transformaient en charbon les souches de bruyère. D'ou le nom de Cap Négré, tête noire. Le charbon servait sans doute à la fabrication du verre, j'ajoute même du verre coloré, car tous les morceaux qui ont été découverts étaient colorés. On appelait aussi "Vigne Noire" une vigne qui appartenait aux charbonniers, et située à coté du lieu de fabrication du verre, fabrication qui ne devait pas aller toute seule étant donné leurs moyens de chauffage.

Des moines habitaient à 2 Km du fort, vers le Sud, au lien dit "les Moungés", les Moines. Leur nombre m'est totalement inconnu. Ils seraient venue s'y installer déjà du temps de l'occupation romaine dans ce qui était alors la forêt de Vacquiers qui arrivait jusque là et qu'ils entreprirent de défricher et de faire reculer.

Quand ils venaient entendre la messe à Montjoire- Vieux, les 1200 habitants de la paroisse devaient faire un grand rassemblement de peuple. Et l'église devait être suffisamment grande pour le contenir car tous étaient assidus aussi bien les mal croyants que les convaincus. Il est vrai que c'était presque tous des serfs, ou à mentalité de serf, c'est- à- dire que l'orgueil n'était pas leur plus grand défaut et qu'une toute petite place, même incommode les contentait. Tous différents étaient les nobles qui occupaient la plus grande partie de l'église, comme cela se passait à Montjoire du château . Le viguier du Comte de Toulouse qui était le plus gros personnage de l'endroit, n’était ni chevalier, ni Comte, ni baron, mais simple sire de Montjoire...ou d'ailleurs. À celui là il en fallait de la place, et à ses sous- ordres aussi, selon leur rang dans le château, jusqu’au moindre "routier", jusqu'au simple soldat, qui se seraient cru offensés d'être bousculés dans l'église au point d'en venir aux mains.

 La "Société" de l’époque était faite en premier lieu de clercs, curés on moines, qui étaient en ces temps la, les plus exigeants, des vrais nobles qui les suivaient de près en exigence, enfin de ceux qui approchaient les nobles et qui étaient de beaucoup les plus encombrants. On comprend qu'un  petit nombre de ces gens- là suffisait à garnir une église, surtout celle d'alors. C'était celle du

château, et celle ou près de 700 ans plus tard, j'ai fait ma première communion, que j'ai vue démolir parce qu'elle était trop petite pour les gens d'alors, et dont les briques ont servi à la construction de la nouvelle.

Les habitants de Montjoire contemporains de la croisade des Albigeois vivaient ensemble pauvres et aisés sans tenir compte des hérétiques et des bien pensants, car personne encore n'est venu leur faire de reproches pour la fausseté de leur croyance. Ils vont travailler ensemble, font venir leur part de blé et de vin que les maîtres acceptent sans façon. Tous vont porter au château le tribut qui fait vivre le viguier et son personnel, en tout 200 personnes sans doute car un plus grand nombre n'aurait pas contenu dans l’église.

LA CROISADE

Cette vie facile est près de sa fin. Quelques années avant 1209, il vint à Montjoire des moines du Nord qui descendirent aux Moungés chez les moines de l'endroit. Montés sur de beaux chevaux pour en imposer davantage, ils firent réunir tous les habitants de Montjoire et des environs, beau troupeau de travailleurs de terre qu'ils firent mettre longtemps à genoux, les menaçant de la colère de Dieu, leur disant que s'ils continuaient à servir le diable, Dieu les ferait mourir tous à la fois. La séance recommença trois on quatre jours de suite avec des supplications et des menaces toujours plus fortes puis ils s'en furent porter ailleurs la bonne parole. Les Moines des Moungés continuèrent du mieux qu’ils purent les exportations des grands prêcheurs. Mais ces travailleurs qui n'avaient jamais ouvert un livre et qui n'avaient pas appris autre chose que soigner la vigne, faire pousser le blé et les fèves et nourrir quelques cochons, les écoutaient bouche bée, mais comprenaient bien mal. Aujourd'hui avec des gens bien plus instruits on a bien plus d'incroyants. Aussi s’en revinrent- ils à leur métier travailler bien fort à préparer les récoltes de l'année suivante, sans être autrement touchée par les menaces qu'ils venaient d'entendre.

Pourtant le grand malheur arrivait, des bruits commençaient à circuler, toujours plus menaçants et plus sinistres. Les paysans de Montjoire-Vieux, alarmés se répétaient des choses terribles. Le Comte de Toulouse fit passer des gens pour recueillir son dû. Les « bayles » étaient vraiment trop exigeants!...et les ouvriers verriers de Saint-Martin, mieux vus d'habitude que les

travailleurs de la terre, trouvaient fort de se voir tourmentés comme les autres.

Bientôt un nouveau bruit suivit ceux qui circulaient déjà : la guerre allait bientôt venir. Le Pape Innocent III appelait aux armes tous les gens du Nord du royaume, contre ce Midi qui persistait dans sa révolte non pas contre ses maîtres, certes, mais contre Dieu, faute bien plus grave, faute inexpiable qui méritait un châtiment exemplaire, dépassant tout ce qu'on avait vu jusqu'ici. Pour sauver son âme, il fallait en cette circonstance tuer au moins un hérétique et on pouvait voler à ces suppôts de Satan au moins tout ce qu'il fallait pour vivre. Plusieurs hommes du village avaient déjà combattu avec Raymond VI et ils étaient rentrés pour parer à ce grand coup qui s'annonçait chaque jour un peu mieux. L'année 1209 arriva. La peur est à son comble. Que va- t- il se passer? L'attente ne fut pas longue.

Tout le Nord était inviter à se croiser contre le Midi qu'on allait convertir par force puisqu'il ne le voulait pas de son gré .

Une troupe immense de Francimans en armes qui comprenait même des Allemands, descendait la vallée du Rhône, détruisant tout sur son passage. Un renom de sauvagerie les précédait partout et même  Montjoire savait ce qu'ils venaient faire et par conséquent ce qui l'attendait.

Le viguier allait à Toulouse et en rapportait chaque fois de plus tristes nouvelles : ils prennent tout : le pain et surtout le vin et les bêtes car ils sont friands de viande et mangent un bœuf comme nous un agneau. Tout le vin trouvé est aussitôt bu. Dans leur ébriété, ils assomment sans remords, déchiquettent les corps par plaisanterie, et jettent les petits enfants dans les mares comme des petits chiens.

S'ils viennent à Montjoire, ce sera la fin du monde. Ils sont déjà à Béziers ou ils ont trouvé dans le fort du vin en quantité. Après en avoir entonné des hectolitres ils n'ont plus eu peur de rien, sont montés aux échelles sans précaution en poussant des cris féroces, ne faisant tuer par milliers. A les voir vaciller sur leurs jambes, ceux de Béziers ont cru qu'ils pourraient facilement les vaincre et ont voulu faire une sortie pour rencontrer l'ennemi hors des murs mal leur en a pris. Tous ces sauvages se sont ruée sur eux, hurlant comme des furieux et frappant de grands coups en tous sens comme des forcenés. Quel allié puissant a été pour eux ce vin dont ils faisaient l'apprentissage. Et les Biterrois surpris ont voulu rentrer dans les murs en combattant, tous ces fous hurlants y sont rentrés à leur suite en très grand nombre, et la bataille se termina dans la ville de sorte que Béziers

a été prise en très peu de temps malgré ses remparts. Les croisés appellent alors leur chef, le Comte Simon de Montfort, pour lui demander ce qu’il y a lieu de faire. "Il faut tuer les hérétiques et puisque tous étaient si disposés à combattre, c'est donc que tous étaient au moins pour moitié hérétiques; on demande l'opinion du clergé qui accompagnait les croisés et qui est bien en peine pour désigner les hérétiques. A Jérusalem, c’était facile, l'ennemi, c'était le Turc musulman, mais ici tout le monde allait à la même église. Aussi les moines hésitaient- ils à répondre. Ce que voyant, Simon ordonne de faire mettre tous les vaincus en rang sur un chemin choisi, puis il prend sa plus longue épée, celle qui venait de gagner la bataille, la plante la pointe au terre auprès d'un talus comme une croix des rogations. Puis il commande à ses archers de faire avancer le troupeau. Quatre forts gaillards du Nord au visage rouge violacé, grondants comme des lions, la grande épée ou la hache de combat à la main se tiennent auprès, et d'un grand coup sauvage envoient rouler à dix pas toutes les têtes des vaincus, dépassant la poignée du Comte….. »

Quand le viguier qui apportait ces terrifiantes nouvelles de Toulouse, eut terminé son récit, toutes les femmes pleuraient et les hommes tremblaient.

L'été, saison des batailles de ce temps- là, tire pourtant à sa fin. Voici bientôt l'hiver qui verra chaque guerrier rentrer chez lui jusqu'au mois de mars suivant ou la guerre reprendra sans doute plus terrible encore que cette année. Ces sauvages du Nord sont si contents de leurs pillages et surtout de ce vin fameux qu'ils ne connaissaient pas  - Que leur avons- nous donc fait pour qu'ils nous veuillent tant de mal? - Et notre Comte, que peut- il donc faire? - Il est allé trouver le pape qui seul, étant le plus puissant peut faire cesser cette ignoble tuerie. Ils se connaissent, car Raymond était à la croisade et il connaît le Pape comme je vous connais. S'il l'écoutait, il ferait cesser tout cela. Et çà presse, car il paraît que dans le Nord on a commencé à prêcher la guerre de l’an prochain - Mais s'ils viennent ici, qu'aurons- nous pour nous protéger?...

Et l'on passa bien des jours sans dormir à Montjoire- Vieux. Bien que le temps soit triste, il passe quand même et le mois de mars arriva, celui de 1910, qui ramena des croisés dans le midi en plus grand nombre que précédemment. Ils assiégèrent Carcassonne qui passait pour imprenable. Mais rien ne résistait à ces Normands qui avaient pour eux le nombre, l'audace et la férocité. Ils avaient aussi de ces machines appelées « chattes » qui lançaient des pierres à plus de 300 mètres, et qui, à force de frapper les murs les plus épais, les réduisaient en poussière. Il fallait que les assiégés rebâtissent les murs de l’intérieur au fur et à mesure, ce qui n'était pas facile. Il fallait aussi que les croisés, qui étaient aux premiers rangs des assaillants, soient des guerriers d'élite et il était bon d'avoir doublé son qualités combatives par une bonne ration de vin.

Aussi les murs de cette ville, quoique très forts, ne tinrent pas longtemps et Carcassonne eut le sort de Béziers. L'on recommença à tuer beaucoup de gens, à chercher des hérétiques dans le troupeau des vaincus et à les placer dans les « bourrées » dont on activait la flamme pour leur donner la foi ! La butin partagé fut énorme. Au moins, ils n'étaient pas venus pour rien ! Quelles beuveries de vin surtout ! Il y en avait si peu chez eux, et encore était- il âpre comme s'il n'était pas mûr. Tandis que celui de Carcassonne était si bon et tellement abondant que les cornes étaient toujours pleines.

On disait bien que l'on tuait tellement d'hérétiques qu'il serait impossible de ramasser la récolte prochaine, mais peu importe, on récolterait toujours bien assez pour eux ! Ils rentrèrent chez eux, fiers de leurs exploits. Et c'était bien fait pour ces hérétiques qui en méritaient bien davantage. L'an prochain, on reviendrait encore plus nombreux et l'on finirait de les assommer tous .­

Ainsi devisaient entre eux les Francimans sur le chemin de retour, se montrant orgueilleusement leurs blessures. Une fois de plus, l'hiver ramenait chez eaux chevaliers et soldats pour leur permettre de se préparer à une nouvelle campagne.

Il va de soi que lorsqu'ils arrivaient à Montjoire- Vieux, tous ces récits semaient la terreur. Tous les malheurs qui fondaient sur ces pauvres villes les faisaient préjuger du sort qui les attendait. Il arrivait aussi de temps en temps au village quelque pauvre diable qui avait pu se sauver de la fournaise et qui ne se sentait jamais assez loin de ces carnages. Il racontait en pleurant ce qu'il avait vu et ajoutait encore à la terreur de nos  paysans. Ne seraient- ils pas torturés, eux, pauvres serfs et vilains comme l'avaient été ceux de Carcassonne?

- LA BATAILLE DE LA BOURRELLE

L'hiver revint et avec lui le calme, et les jours passaient plus vite surtout pour ceux qui étaient les plus menacés. Mais le printemps arriva vite et les Francimans aussi.

Un matin, l'on vit arriver sur le chemin de Toulouse un groupe de cinq cavaliers qui montèrent au château. Le soleil brillait sur leurs armes bien astiquées. Le pont s'abaissa, la porte s’ouvrit, et ils entrèrent.

­- « Ce doit être quelque missionnaire du Comte. Qui sait de quoi il peut bien s'agir ? Les affaires se gâteraient- elles encore ?……Et les langues d'aller leur train. Pendant toute la matinée, les paysans de Montjoire- Vieux surveillaient, tout en travaillant, la porte du château dans l'espoir de la voir se rouvrir. Quelles suppositions ne faisaient- ils pas? Mais ce ne fut que le soir d’assez bonne heure que nos cavaliers reprirent le chemin du retour. Le viguier et deux de ses hommes les accompagnèrent jusqu'au delà de la Cour et s'en revinrent seuls à l'approche de la nuit.

Très Intrigués, les gens de Montjoire-Vieux s’en furent questionner ceux qui travaillaient près du chemin de Toulouse. Personne ne les avait connus mais le viguier disait « Monseigneur » à l'un d'eux, le chef. C'était donc un gros personnage, bien sûr, et aussi un fier homme sur son cheval bien harnaché. Il    avait le poil noir, comme tous les gens d'ici, et non roux comme tous ces "Francimans" qui nous viennent du Nord. Et tout en resta là, car ils n'apprirent rien

de plus……

Et voici que le mois de février finissait et que le beau temps allait appeler de nouveaux croisés. Certains étaient déjà en route, mais le grand flot n'était pas encore parti. - "Ah ! que Dieu les perde tous ces croisés du diable qui allaient empêcher le ramassage des récoltes quand tant de gens manquaient du nécessaire. Les raisins s'étaient perdus sur les souches, les fèves égrenées sur le sol, et du bétail, il n'y en avait presque plus. Et voici que le printemps, la grande saison des combats à l'époque, montra un peu partout sa verte parure, et avec lui arrivèrent dans le Midi, tous les Francimans disponibles pour voler au combat.

Cette année- là, en 1211, leur chef, Simon de Montfort, les mena sur Lavaur.

Jusque là, la guerre s'était tenue loin de notre village comme s'il n'avait pas dû en partir. Mais Lavaur n’est  pas loin de Montjoire, et beaucoup de gens de notre village connaissaient Lavaur et son château avec des murs très hauts et très épais. –« La girouette de notre clocher est moins haute que les murs de Lavaur, et si ses soldats ont ce qu'il faut pour manger, jamais Simon ne les prendra.

Sur ces entrefaites, on vit revenir au château de Montjoire, ce "Monseigneur" venu pendant l'hiver avec 4 autres cavaliers, mais on ne sut encore pourquoi.

A Lavaur, les soldats blonds et roux arrivaient en grand nombre armés jusqu'aux dents, avec un grand nombre de ces "chattes" qu'ils mirent aussitôt en action. Une grêles d’énormes pierres s'abattit sur les murs, les ébranlèrent et les firent bientôt tomber en miettes. Ce que voyant les défenseurs qui luttaient de leur mieux, devinrent anxieux car ils manquaient de moyens.

A Montjoire, le Seigneur, hôte du château, prit les soldats du viguier, après avoir tenu conseil, et s’en fut dans les bois qui mènent EN BROUSSE le long du chemin de la Magdelaine. Il s'agissait de préparatifs secrets auxquels ils travaillèrent tout le jour. Vers le soir un archer à cheval déboucha sur ce chemin à bride abattue. Il alla trouver le maître qu'il salua de « Monseigneur  le Comte ». la conversation fut longue et animée. Pour finir la conte partagea ses gens, en laissa suffisamment pour finir les travaux et s'en fut avec les autres vers Toulouse à grande allure. On commençait à murmurer : "Ces travaux et ce remue ménage ne disent rien qui vaille et il va se passer ici sous peu des choses terribles, des choses comme nous n'avons jamais vu les pareilles. A ses soldats interloqués, le chef des travaux confia : "Le Seigneur qui vient de partir est le Conte de Foix, Raymond Roger. Il va attaquer un parti d'Allemands qui va passer ici demain. Ils viennent de participer à la prise du château de PENNE, là- bas, derrière la forêt de la Grésigne que vous voyez sur son sombre coteau. Le Seigneur de PENNE a été contraint de se rendre par suite du manque d'eau. La sécheresse du dernier hiver n'avait pas rempli les citernes sans quoi le château est si bien placé qu’on n’y peut presque pas monter à pied. Quatre mille Allemands et autant de Francimans l'entouraient complètement. Les assiégés n'étaient que quelques centaines, mais encore trop pour l'eau des citernes qui fut vite bue quoique sévèrement rationnée. Après avoir longtemps souffert de la soif, il fallut se rendre. Et pendant que les Francimans s’occupent de réunir le butin, les Allemands vont rejoindre leur chef Simon le Barbare à Lavaur et l'aider à prendre la ville pour en extirper l'hérésie, comme il l'a fait à Béziers et à Carcassonne. Voilà ce que le Comte Raymond Roger a appris et qu'il est venu préparer d'abord à la fin de l'hiver et puis ces jours derniers. Voilà les nouvelles que portait l'archer du Comte de Foix. Mais leur compte est bon à ces Allemands car on a réussi à leur faire prendre pour guide un camarade de l'archer du Comte déguisé en paysan pour les conduire à Lavaur en passant par ici." Ainsi parla à ses hommes le chef du détachement laissé à la poursuite des travaux. Le travail reprit dans le brouhaha des conversations. Tout s'expliquait: Le Comte venait de partir à Toulouse pour y prendre des soldats pour les poster le lendemain à La Bourelle sur le chemin des Allemands. On avait suivi tous ces préparatifs depuis Montjoire-Vieux ou l'effervescence, comme à Saint-Martin et aux Broussats, était extrême comme dans une ruche qui prépare un essaim. Quelle nuit agitée ! Le jour vint que les gens tournaient encore autour de chez eux, regardant partout dans l'attente d’événements importants.

La veille avait été chaude, très chaude même pour une journée de mars. Depuis quelques jours la température allait se réchauffant rapidement, jusqu'à devenir aussi brûlante que les jours d'été; chose très rare à pareille époque.

Au château "l'homme aux yeux perçants" était sur sa tour de guet et tous les soldats sur leurs gardes. Tout à coup le veilleur cria : « je vois des gens qui arrivent à Villariès, ils sont nombreux et vont un train d'enfer. » En effet, en un moment ils furent au BLANC. Ceux du château descendirent alors  à leur rencontre et tous prirent le chemin de BROUTEBOEUF. Arrivés à la BOURRELLE,  ils disparurent parmi les chênes et leur chef, le Comte, les plaça selon le plan qu’il s’était tracé. À chaque groupe, il choisit un chef à qui il donna ses ordres. Pour que l'embuscade réussisse, le silence devait être absolu. Quand tout sembla prêt, il repassa partout en donnant ses derniers conseils.

Bientôt un archer arriva du château pour annoncer qu'on voyait la troupe des Allemands entre BONDIGOUX et LAYRAC. Ils se dirigeaient vers le bac de LA MADELAINE pour traverser le Tarn. Il se passa bien du temps avant qu'on ne les vît sur l'autre rive au point qu'il était midi, moment de la plus grande chaleur, quand ils se remirent en marche. « Dans une heure ils seront là ! » Le Comte fit encore une fois le tour de sa troupe, répéta les signaux convenus raffermit le courage des plus tièdes, veillant à ne rien laisser à l'imprévu de ce qui peut faire gagner une bataille.

Les Allemands avançaient lentement n'ayant pas l'habitude de la chaleur suffocante de Montjoire ni de ce vent d'autan qui coupait bras et jambes.

Enfin un guetteur cria : « les voilà, à trois portée d'arc ! » - Silence, dit le Comte, et dans l'accablante chaleur du jour on entendit grandir le pas lourd des croisés et leurs conversations rauques en une langue inconnue. Le Comte les laissa passer et quand il les jugea suffisamment engagés, il cria d'une voix terrible : "En avant Montjoire, sus aux reitres sauvages qui viennent nous voler, tuer nos enfants et déshonorer nos femmes" et il sauta le premier dans le chemin, fonçant au plus fort des ennemis en frappant de grande coups, aussitôt imité par tous ses soldats. Chez les allemands, la surprise fut grande. Pour être plus à l'aise par cette grande chaleur, ils avaient enlevé les pièces de ferraille les plus gênantes et surtout le casque si étouffant qu'ils avaient accroché au petit bonheur. Il était trop tard pour le remettre, ils furent contraints de se battre à visage découvert. Le premier moment de surprise passé, ils se ressaisirent et le mirent à pousser de grande cris pour s'exciter au combat. En un moment, la mêlée et la confusion devinrent générales. Ce n'était que cris et hurlements. On entendait le « han » épouvantable des grands coups de masse d'arme aussitôt suivi des plaintes déchirantes des blessés frappés à mort. Pendant longtemps, la mêlée resta indécise. Mais les Allemands, malgré leur stature, leur force et leur nombre, ne tardèrent pas à être dominés, et leurs morts et leurs blessés couvrirent bientôt le chemin. Ce spectacle décupla le courage du comte, toujours frappant au plus fort du combat. Peu à peu, les rangs des ennemis s'éclaircirent : il n'en resta bientôt plus que quelques groupes qui disputaient aux gens du Midi un combat dont l’issue ne faisait plus de doute. Quand tout fut terminé, le Comte Roger parcourut le champ de bataille d’EN BROUSSE à LA BOURRELLE. Peu de bruns parmi les morts, presque tous étaient des roux qui avaient la tête fendue. La victoire était complète.

Le Comte rassembla alors tout son monde et après avoir réuni tout le butin possible la troupe s’en fut au plus vite vers Toulouse dans la crainte d'une mauvaise rencontre. Tous se réjouissaient de l'issue d’un combat dont la préparation, certes, avait été minutieuse, mais qui en quelques heures avait pu faire une énorme jonchée de cadavres ennemis. Jamais Montjoire n'avait vu pareille tuerie, ni du temps de Fredegonde et de Brunehaut, ni du temps des Sarrasins,

L’ENTERREMENT DES CADAVRES

Les gens de Montjoire- vieux avaient pu suivre toutes les péripéties de la journée car ils entendaient les hurlements des combattants et les voyaient à l’œuvre. Par contre, ceux des Broussats avaient bien entendu, mais n'avaient rien vu. Malgré cela, le bruit s’en étant répandu, ils n’avaient pas manqué de s'approcher et quand la troupe de Raymond-Roger repartit vers Toulouse, tous, ceux de Montjoire- Vieux, ceux de Saint- Martin, des Broussats, de partout, s’armèrent de ce qui leur tomba sous la main, outils, haches, "beccades" ou bâtons et arrivèrent en hâte sur les lieux par la RIVETTE. Les femmes avaient bien essayé de les empêcher de partir, mais en vain. Quelques une même, chez qui la curiosité l'emportait sur la peur, s'étaient jointes aux hommes.

Ceux du château étaient déjà là. Le viguier et ses hommes faisaient le tour du champ de bataille c’est- à- dire le chemin d'En Brousse à La Bourrelle tout en discutant à voix forte. Partout des croisés Allemands portant de profondes blessures dont beaucoup à la tête, quelques soldats de Raymond Roger aussi, mais en petit nombre.

Les paysans pouvaient à peine parler au milieu de tous ces morts pleins de sang. Ils s'étaient découverts et parcouraient le chemin n'en croyant pas leurs yeux : partout des morts, des morts en descendant vers EN BROUSSE , des morts en remontant vers LA BOURRELLE, des morts partout ! Ah ! Certes ! Ils ne les plaignaient pas. C'était bien fait pour eux. Pourquoi donc étaient- il venus de si loin dans une région ou personne ne leur avait fait de mal. Et qu'allaient- ils faire à LAVAUR , sinon tuer, voler, détruire et brûler ? Pourrait-on vraiment s’apitoyer sur le sort de ces gens- là ?

Pendant ce temps le viguier, accompagné de son escorte habituelle, était parti pour Toulouse. C'est que ce grand nombre de cadavres à ensevelir l'avait mis dans un cruel embarras et il allait voir son seigneur pour savoir ce qu'il convenait de faire. Les chemins n'étaient pas sûrs car les gens de SIMON battaient la campagne en quête de vivres ou d'un mauvais coup. Ils arrivèrent cependant à Toulouse sans encombre. La bataille de LA BOURRELLE  y était déjà connue, car les soldats de Raymond- Roger n'en avaient ménagé ni les détails ni le mérite. On leur ouvrit aussitôt les portes et ils se dirigèrent vers le château Narbonnais la demeure de Raymond VI. Le viguier conta l'objet de sa visite et la réponse ne se fit pas attendre : "Faites- les enterrer au plus vite n'importe ou en y mettant tous vos gens, car ils vous donneraient la peste." Ils s'en revinrent aussitôt et l'obscurité était complète quand ils passèrent l'Hers. Comme ils connaissaient les lieux, ils quittèrent la route habituelle pour en éviter les embûches, passèrent le sirou à gué et ne se sentirent tranquilles qu'en arrivant au château.

Le lendemain on sonna "la grosse cloche des affaires graves" pour rassembler tout le village. Quand tous les paysans furent là, le viguier leur dit : « j’ai reçu l'ordre d'enterrer tous ces Allemands au plus vite. Ils sont si nombreux qu'ils mettraient la peste dans le pays. Fabriquez - vous des civières avec des chênes et mettez vous y tous et tout de suite. »

Le maître des travaux, "le Monsèlve" donna ses instructions et répartit la tâche, Quelqu'un dit : « s'il nous faut faire un trou pour chacun, le dernier sera décomposé que nous ne seront encore qu'à la moitié de notre travail. Mettons- les dans le ravin qui descend vers La Rivette et nous les recouvrirons en y faisant ébouler les bords du talus à coups de boyaux." Tous furent de cet avis, on nivela le fond du ravin on coupa des chênes pour faire des civières et le transport des cadavres commença. Les plus proches d’abord, ensuite les autres, et quand on finit avec ceux d’EN BROUSSE, il était grand temps. On fit ensuite écrouler les bords du ravin et le lendemain sur le point le plus haut on planta une grande croix. C'est cette croix, toujours renouvelée depuis, que nous voyons encore.

Quant au ravin qui servait de chemin aux paysans, personne ne voulut plus l’emprunter depuis qu’il servait de cimetière, et l’on fit un autre passage cinquante pas plus loin.

LA CATASTROPHE

DESTRUCTION DE  MONTJOIRE - VIEUX.

Pour si mal qu'aillent les choses, le temps régulièrement passe et s'en va. La vie habituelle avait repris à Montjoire. Certes, nos paysans ne voyaient pas sans émotion cette grande croix de LA BOURRELLE, dressée sur son tertre comme sur un socle. Ils ne pouvaient s’empêcher de songer aux tristesses qu'elle rappelait et aussi aux mauvais présages pour l'avenir qu'elle cachait. Gare au jour où Simon ne serait plus occupé à LAVAUR et où il pourrait venger la défaite de ses gens. Précisément, les nouvelles qui en venaient n'étaient pas très bonnes. Les machines de siège qu'il avait menées en grand nombre et celles qu'il avait construites sur place battait les murs sans répit avec de grosses pierres, et cette grêle d'un nouveau genre n'avait pas tardé à ouvrir des brèches que les assiégés n'arrivaient plus à boucher. Sentant la victoire prochaine, les croisés se démenaient comme des forcenés en soutenant leur zèle par de grandes lampées de vin. Lavaur ne tiendrez plus longtemps, disait le viguier de Montjoire à ses gens, car les assiégés ne sont pas en état de repousser l'assaut de ces loups sanguinaires et alors..." Il n'acheva pas sa phrase mais le Monsèlve et les bourgeois qui l'écoutaient comprirent tout ce qu'elle contenait de menaces.. La vie continuait cependant et le viguier fit distribuer des sacs à tous les paysans pour que le lendemain, le tribut soit porté au château. Tous s'en furent remplir leur sac à la "Selve" et à la queue leu- leu, leur sac sur le cou, prirent le chemin qui descend de Montjoire vieux et remonte au château. Le pont avait été baissé et la herse levée pour ne pas les faire attendre et chacun vida son sac au grenier du Seigneur à côté du fort. Le viguier ne vint pas comme il en avait l'habitude. Il était au sommet de la Tour et regardait vers Lavaur où la veille, tout un coté du château s'était effondré sous les coups de l'ennemi ! Mais alors ?………..Les gens de Simon pouvaient se montrer d'un jour à l'autre ! Les hommes de corvée en portèrent la nouvelle à ceux qui étaient restés à Montjoire- Vieux, et la consternation fut dans le village.

Le lendemain, le temps avait changé, la brume propice aux mauvais coups, avait brusquement succédé au beau soleil des premiers jours de mai. Le château était noyé dans le brouillard de sorte que lui et Montjoire-Vieux ne se voyaient pas.

« Can Montjoire porto capèl

Nou té fisés de bèl. »

dit un dicton du pays, et c'est précisément ce qu'on allait voir.

Pourtant le Monsèlve ramassa ses gens et les envoya au travail comme la veille, les une à la vigne, les autres aux fèves. Tâche rude mais tâche salutaire car cette absence de Montjoire - Vieux allait leur sauver la vie. « Pauvre Montjoire- Vieux, toi si gai jusqu’ici quoique bien modeste avec tes maisons de torchis. Dire que demain tu ne seras plus rien. Tu n'auras plus une maison debout. Pas une âme ne vivra dans tes champs déserts. Pouvais- tu faire autrement que de supporter la vengeance pour un mal que d’autres ont fait ? Tu seras un cimetière pour les tiens comme le ravin de LA BOURRELLE l'a été pour ces Allemands, avec cette différence que si eux étaient restés chez eux jamais les paysans de Montjoire-Vieux ne seraient allés leur chercher querelle.''

          Et voilà qu'au début de l'après- midi se présenta tout à Coup à la « Selve » un grand diable bardé de fer, sabre au poing, rébarbatif, et l’air cruel. La première femme qui le vit s'enfuit en jetant un cri d'effroi qui, heureusement, donna l'alarme. A ce cri , tout ce que les maisons contenaient

d'enfants, de femmes et de vieilles gens sortit aussitôt et se trouva nez à nez avec les gens de SIMON qui, brandissant furieusement leurs armes, s'étaient déjà répandus dans le village. Tous tentèrent alors de sauver leur vie par la fuite et s’élancèrent dans toutes les directions en hurlant. Ce qu'entendant , les paysans partis au travail revinrent en hâte au village et virent un spectacle affreux : des monstres, la lance ou l'épée à la main couraient après des malheureux se sauvant à toute jambe et les pourfendaient sauvagement. Des vieux et les jeunes qui pouvaient le plus difficilement fuir étaient déjà étendus inanimés. Toutes les maisons étaient méthodiquement fouillées une à une et les malheureux qui avaient cru trouver leur salut en s’y terrant, étaient impitoyablement mis à mort. On voyait même des croisés montés courir après les fugitifs en dépit de la pente qui rendait la course des chevaux difficile.

Le bruit du carnage donna l'alarme à Saint - Martin juste au moment où y arrivait une autre bande de tueurs qui s'était séparée de la première aux Ricards. Et la tuerie commença là comme à Montjoire- Vieux. Les Francimans se hélaient d'un coteau à l'autre pour s'exciter au meurtre et il ne resta bientôt plus que des morts. Ensuite le pillage commença pour ramasser tout ce qui pouvait se manger et surtout se boire. Quand il ne resta plus âme qui vive dans le village et le hameau et que tout  fut saccagé, les  croisés se mirent en devoir de détruire par le feu ce qui subsistait encore « pour que soit bien châtiée, comme disait Simon, l'audace de ces mécréants qui, non contents de se complaire dans l'hérésie n'avaient pas hésité à massacrer ceux qui venaient les remettre dans le droit chemin".

En un rien de temps, Montjoire- Vieux et Saint- Martin se mirent à flamber comme des torches. Tous les murs furent abattus à la pioche pour parfaire l’œuvre du feu. L’église même ne fut  épargnée et ils la renversèrent aussi. N'ayant plus rien à détruire ils s’arrêtèrent enfin et contemplèrent leur œuvre. Plus rien ne subsistait : leur vengeance était complète.

Ils s’appelèrent alors à grands cris et pour fêter leur exploit, se réunirent à la Selve ou se trouvait entreposée une grande quantité de vin. Une beuverie monstre commença, coupée de chansons et de cris qu'ils n'interrompaient quelques instants que pour insulter les morts gisant autour d'eux.

Quand il n’y eut  plus rien à boire, les chefs rassemblèrent leurs guerriers pour les mener plus loin renouveler leurs prouesses, ce qui n'alla pas sans mal tant le vin avait mis d’excitation dans leurs propos et d'incertitude dans leur démarche. Les cavaliers en particulier ne purent retrouver leur selle qu'avec l'aide de plusieurs hommes de pied et une fois installés, des coups d'éperon involontaires faisaient cabrer et ruer leur bête au grand dam des voisins. Peu à peu cependant toute la troupe s’en alla suivant Simon de Montfort qui descendait vers le Ricards, bannière au vent. Pour Montjoire-Vieux et Saint- Martin, tout était fini. Ceux qui avaient pu se sauver vinrent le lendemain avec précaution mesurer l'étendue du désastre. Beaucoup pleuraient, d'autres muets et hébétés regardaient sans comprendre ce qui avait été leur village et leurs maisons et dont il ne subsistait plus un pan de mur. "Ou peut bien être le Pierril  que nous n'avons pas encore vu, et la Toun qui était là quand nous sommes partis. » Et ils continuaient à faire le tour des restes de leurs demeures encore fumantes. Le nombre des morts qu'ils retiraient des décombres augmentait sans cesse. Ils les portèrent tous an cimetière qui entourait ce qui avait été leur église et qui n’était plus qu'un amas de pierres informes. Ils déblayèrent une grande place et creusèrent à la hâte une longue et profonde fosse ou ils déposèrent leurs morts comme ils l'avaient fait pour les Allemands de La Bourrelle. Mais ce n'était plus cette fois des ennemis venus d'on ne sait ou, c'était leurs enfants, leurs femmes ou leurs parents. Et leur chagrin était immense.

Leur peine se doubla vite d'un souci très grave : celui de la nourriture. Les croisés ayant tout pillé, tout brûlé et tout détruit, il devient de suite évident qu'ils n'avaient absolument plus

rien à manger. Sous les décombres de la Selve où étaient leurs provisions, il ne restait plus un

tonneau et les sacs de grain avaient été emportés par les croisés. Force leur fut donc de se faire

héberger par ceux des Broussats ou d’ailleurs………et de Montjoire­-Vieux, il ne resta plus que le souvenir d'un village heureux.

Je ne parlerai pas de la croisade qui continua jusqu'à ce que Simon de Montfort, âme du mouvement soit tué par la résistance que sut organiser Raymond VII. Si son père, Raymond VI avait eu l'habileté de son fils, Simon eut été battu avant d’avoir exercé dans tout le pays un ravage qui fut une perfection du genre.

L'INQUISITION

Un malheur n'arrive jamais seul, et nos pauvres paysans allaient encore voir d’autres. misères.

 La croisade n'était pas finie qu'on installa dans le pays des groupes de moines pour rechercher les hérétiques et les obliger à se convertir ou les supprimer. Ces hérétiques nouvellement convertis à la foi étaient séparés des autres et réunis en un lieu qui s'appelle encore aujourd'hui "les Counbertidos", les convertis. Tandis que ceux qui étaient restés fidèles à la vraie foi, on les mit en face, en un lieu appelé  « Coun Doms », condons qui s'est conservé jusqu'à nos jours. Les uns et les autres provenaient du hameau des Broussats épargné par Simon de Montfort et des quelques rescapés de Saint- Martin et de Montjoire- Vieux. Ceux des condoms ayant toujours vécu mêlés aux

Hérétiques étaient surveillés d'aussi près que les néo- convertis. Quant aux hérétiques reconnus et qui persistèrent dans leur erreur, leur place était à "la Bourreio", la Bourrelle, c'est- à- dire la pile de ronces, d 'épines et de branches que faisaient les paysans en nettoyant les bordures des champs et dont on faisait les feux de la Saint Jean. On en portait de grosses piles sur les fosses ou avaient été enterrés les croisés Allemands, on plaçait l'hérétique attaché au milieu et on allumait tout autour. Ainsi l'hérétique périssait où il avait fait périr le croisé, C'est en ce lieu choisi que fut livrée au diable l'âme des hérétiques des Broussats ou d'autres lieux. Cela n'allait pas toujours sans risques pour l'inquisiteur qui fut un jour découvert sur le chemin des Broussats, tué d'un coup d'épée. Et l'on peut imaginer que quelque habitant de ce hameau qui avait pu s'approprier l'arme d'un croisé Allemand avait voulu venger la mort par le feu d'un être cher. Tant il est qu'à compter de ce jour l'inquisiteur ne voyagea que sous forte escorte.

Bientôt même le lieu du supplice fut changé et transporté près du château au lieu dit "côte de la « Cramantino », c'est- à- dire, lieu où l'on brûlait les gens .Pendant longtemps un individu fut soupçonné d'hérésie s'il n'allait pas communier au moins trois fois par an, à Pâques, à Pentecôte et à Noël. On peut imaginer quelle sincérité beaucoup mettaient dans ces actes. Les inquisitions ne finirent, à ce qu'on dit que vers la fin de la guerre de cent ans. Mais le clergé du Midi avait tellement pris l'habitude de l'autorité qu'il ne quitta totalement de s'en servir qu'à la Révolution. Aussi circulait-il encore dans mon jeune âge, parmi les paysans, ce dicton issu sans doute des fastes de Simon de Montfort : « Rés de tant maïssant qu'un cop de pé d'asé négré. » Il faut dire que les curés de cette époque ne ressemblaient guère à ceux de nos jours. Beaucoup étaient des cadets de familles nobles qui se faisaient curés sans vocation et sans vertus, ne cherchant que le profit. Très souvent absent de sa cure, le titulaire ne faisait représenter dans la paroisse par un desservant, être fruste et ignare, peu fait pour servir d'exemple. Dans ces conditions les scandales ne manquaient pas et on les retrouve, avec d'autres causes, bien sûr, à l'origine des hérésies de l'époque.

Pendant que l'Inquisition sévissait dans le Midi, la France vécut la période particulièrement troublée de la guerre de cent ans. Il faut convenir que les fils de ces seigneurs qui avaient saccagé le Midi, ne brillèrent guère quand il leur fallut dé défendre leurs biens. Ils se firent battre à plate couture à trois reprises par des forces trois fois plus faibles que les leurs. Beaucoup mirent même leurs armes et leur courage à aider ceux qui venaient détruire leur pays. Ils parurent un instant de ressaisir avec le brave Duc Guesclin qui débarrassa le pays de tous ces sacripants et chapardeurs d'hommes de guerre, et c’est peut- être parmi tant d'autres son plus beau titre de gloire. Mais dès qu'il fut mort, le désordre recommença plus grave encore. Il fallut qu'une brave fille laissât ses parents et ses agneaux pour venir remplacer ces hommes forts et couverts de fer qui avaient conservé les détestables habitudes de guerre de leurs pères. Il vint alors du Midi beaucoup d'hommes et d'officiers pour servir sous la bannière de Jeanne. La Hire Dunois, Xaintrailles, pensèrent- ils jamais qu’ils étaient maintenant chez ceux qui avaient détruit leur pays ? Il est vrai que Jeanne n'aurait

jamais toléré des représailles. La jeune pastourelle était, il est vrai, un autre général que Simon de Montfort, dont le plan grand renom est d'avoir été un maître boucher. J'ai lu je ne sais où que sans l'aide apportée par le Midi Jeanne d'Arc n'aurait pas pu sauver la France. Si cela est vrai, rien ne nous empêche d'imaginer des gens de Montjoire au siège d'Orléans.

APRES L’INQUISITION

Un siècle environ après la guerre de cent ans s’ouvrit pour la France une période tout aussi troublée, celle des guerres de religion dues au mouvement de la Réforme et au Protestantisme. On se battit entre Français jusqu'après Louis XIV, plus ou moins, mais toujours sans raison valable. Que penser en effet de ces gens qui se battent jusqu’à la mort parce qu’ils ne pensent pas la même chose, alors qu’il y a tant de gens qui passent leur vie à ne jamais dire ce qu’ils pensent, à tel point que Dieu seul peut savoir à quels mobiles ils obéissent. Des deux cotés catholique et protestant on se rapprochait des faits très graves, ce qui prouve qu’aucun des deux ne possédait la perfection et que la seule solution raisonnable eut été de rester en paix.

Les archives perdues de Montjoire disaient que les protestants étaient venus à Montjoire dévaliser l’église car ils y savaient ou y croyaient de l’argent. Elles disaient les circonstances de ces vilains actes ainsi que celles de la formation, bien plus tard, d’un Comité révolutionnaire qui s’était insta llé sur le fort et qui vivait de levées faites chez le paysan par la peur. Mais il s’agit là d’événements bien plus proches de nous et dont mes parents parlaient aussi.

EPILOGUE

Me voici arrivé au terme de mon récit et c’est à toi, mon village, toi qui as vu la lance du centurion, l’écu du croisé et le mousquet du huguenot, que je le dédie. Je le fais en pensant aux restes de ta vieille église contemporaine des événements que je viens de conter, celle qui fut agrandie pour contenir les survivants des 1200 habitants de Montjoire – Vieux et qui fut reconnue trop petite pour les 500 actuels, à ce fort, énorme tas de terre fait de mains d’homme, ou les fouilles entreprises pour la construction de la nouvelle église firent découvrir la sépulture d’un homme d’armes enterré avec son armure et la bride de son cheval et dont les ossements indiquaient une taille supérieure à l’homme le plus grand.

Mais surtout à Montjoire-Vieux ou l’on a découvert même de nos jours, des squelettes de 2.10m à l’emplacement du cimetière qui jointait l’église du côté de l’orient, ainsi que deux autres à 300 mètres de là dans ce qui fut sans doute la Selve du bourgeois de Montjoire – Vieux, le maître des serfs.

Je viens, ô Montjoire, pendant que le Bon Dieu me le permet encore, te faire l’hommage de toutes mes pensées, de tout ce que j’ai entendu dire dans une vie déjà longue, de tous les souvenirs que je rassemble depuis plusieurs années, dont j’ai vérifié la le plus possible l’exactitude et que je t’offre comme une preuve de mon amour pour toi.

Montjoire, le 3 Octobre 1950

 

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dernière mise à jour le

14 Décembre 2005